Tag

rentrée littéraire 2019

Browsing

Un livre de martyrs américains : Une Amérique à vif !

J’avoue que je ne sais pas par où commencer pour vous parler du dernier roman de Joyce Carol Oates, Un livre de martyrs américains. Par mon admiration devant cette auteure capable d’écrire un roman de 800 pages aussi riche et complexe et à la productivité stupéfiante ? Par cette rencontre qui n’a pas été immédiate ? Il m’a fallu un certain temps pour rentrer dans l’histoire (heureusement que je n’ai pas lâché ce livre pour autant) et puis soudain, malgré ma lenteur de lecture, j’avais envie de connaître la suite, d’en savoir plus sur chacun des protagonistes.

Une Amérique en guerre

Le terme peut paraître fort mais dans le vocabulaire même choisi (ennemi, combattre, soldat de Jésus, armée de Dieu..), il s’agit bien d’une guerre entre les pro-life et les pro-choix, entre des chrétiens d’une Amérique rurale et des médecins de santé publique et ceci à travers l’histoire de deux hommes et de toute leur famille. Joyce Carol Oates a écrit ce roman en 2017 et depuis le droit à l’avortement n’a jamais été autant d’actualité aux Etats-Unis.

Un livre de martyrs américains s’ouvre sur le meurtre du médecin Augustus Voorhees par Luther Dunphy. Joyce Carol Oates s’attarde sur la jeunesse de ce « soldat de Dieu », sur son comportement avec les filles, sur son cheminement et comment il se sent « sauvé » par l’église. Si l’auteure adopte un point de vue neutre, je l’ai trouvé pour ma part très antipathique (raciste, prêt à étouffer sa femme dans un moment de rage) et je me suis demandée comment j’allais pouvoir passer plus de 800 pages avec lui !

Heureusement dans le chapitre suivant, Joyce Carol Oates adopte le point de vue de Naomi, une des filles du Dr Augustus Voorhees et c’est à ce moment précis, que j’ai commencé à avoir réellement envie, chaque soir, de me replonger dans ce pavé.

Pourquoi Un livre de martyrs américains est un grand roman

Ce roman est d’une telle richesse qu’il est difficile d’en isoler certains éléments en particulier. Néanmoins une scène m’a frappé et témoigne pour moi du génie de l’écrivaine : celle du coup de fil, celle où on annonce à la femme du docteur qu’on a tiré sur son mari et probablement de manière mortelle. Cela m’a rappelé cette fabuleuse scène d’ouverture de Daddy Love où l’auteure décrit la même séquence sous différents angles faisant monter une pression incroyable.

Dans cette scène du coup de fil, on perçoit tout : le basculement, l’avant/après, l’effondrement, la fragilité des choses et le côté éphémère de la vie.

Joyce Carol Oates a une façon de revenir sur certains détails, certaines minutes comme si elle tenait à la main d’abord un crayon de papier, puis un feutre puis de la peinture pour ajouter des nuances de couleurs. Il n’y a jamais de facilité, de binarité. Le tableau est complexe et vibrant.

Ce roman est magistral car Joyce Carol Oates tisse des liens que l’on aurait cru impossibles entre deux hommes si diamétralement opposés. En effet les enfants de l’assassin comme ceux du médecin tué doivent changer d’école, changer de ville et sont l’objet de tous les regards, mis au banc pareillement. Leur mère, de façon différente, est absente et chacune chute face au drame.

Et puis qui est le martyr ? Celui qui meurt au nom de Dieu ou celui qui devient un héros parce qu’il est mort pour une cause (le droit des femmes à disposer de leur corps) ?

Au fil des pages, on suit les différents procès et comment ils sont vécus par les deux familles. Je ne peux pas vous en dévoiler davantage mais il y a une scène particulièrement terrible vue par les yeux d’un surveillant de prison, le genre de scène qui marque la mémoire à vie.

Plus j’ai avancé dans ma lecture et plus j’ai eu l’impression d’un kaléidoscope complexe, rendant l’histoire d’autant plus palpable, crédible, « vraie ». Kaléidoscope du fait du nombre de points de vue différents sur la même histoire, kaléidoscope car dans la grande histoire, il y a des dizaines et quelle talent de conteuse a Joyce Carol Oates.

Un livre de martyrs américains n’est pas seulement le destin de deux hommes et le portait d’une Amérique déchirée, c’est aussi celui de deux femmes : Naomi la fille du médecin et Dawn, celle de son assassin. Toutes les deux sont obsédées par la mémoire de leur père. Le meurtre change totalement le cours de leur vie jusqu’à un final qui m’a laissé sans voix !

Impossible de ne pas citer l’immense travail de traduction de Claude Seban, traductrice de Joyce Carol Oates depuis 23 ans !

Ne vous laissez pas impressionner par le nombre de pages, prenez le temps qu’il faudra (la lecture n’est pas une course ou une compétition) mais ne passez pas à côté de ce roman incroyablement puissant !

Les yeux rouges : Harcèlement 2.0

Denis s’ennuie au travail, Denis s’ennuie aussi dans la vie. Denis pense que c’était mieux avant, qu’aucune femme n’est à la hauteur de sa mère. Il exècre Marion Cotillard et tape sur les médias, les émigrés, le cinéma français, les politiques. …Denis fait une fixette sur une journaliste radio et la contacte via Facebook pour une interview pour son blog. Au début il la flatte, il se confie. L’obsession semble progressive, le harcèlement commence à petits pas puis va crescendo dans Les yeux rouges.

Myriam Leroy, qui a été victime de ce harcèlement, choisit un procédé stylistique particulier pour faire vivre aux lecteurs son harcèlement : elle raconte l’histoire en adoptant toujours la voix d’une tierce personne. Celle de Denis, celle des amis à qui elle se confie, celle de son amoureux, celle des avocats, celle des policiers quand elle porte plainte…Cela donne l’impression qu’elle est extérieure, instrumentalisée, que chacun réfléchit à sa place, lui dit comment réagir tout en minimisant les faits.

Les yeux rouges : La victime, un peu coupable, non ?

Je me suis surprise en tant que lectrice à finir par penser « Pourquoi ne quitte-t-elle pas les réseaux sociaux ?' » (Comme l’a fait Christophe Willem, après avoir reçu des dizaines et des dizaines de messages homophobes) comme si, en somme, c’était elle la coupable.

L’idée selon laquelle elle a forcément un peu provoqué ce défoulement, déferlement de haine chez Denis revient dans la bouche de ses amis. Elle est quand même un peu responsable comme quand on entend d’une femme violée qu’elle avait du s’habiller d’une manière provocante.

Oui non, OK, qu’IL me cherche des poux comme ça publiquement mais enfin ça n’était sans doute pas parti de nulle part, il devait bien y avoir un contentieux entre nous, un passif, il ne pouvait admettre qu’un mec, même s’il était pas tout juste dans sa tête, passe ses journées à m’insulter sans qu’il ne se soit rien passé, il ne disait pas forcément que j’avais provoqué l’affaire, juste qu’il avait du y avoir quelque chose, un big bang originel, il y avait toujours un big bang originel, même un truc mineur, pas nécessairement une ouverture d’hostilités de ma part mais un truc, oui, un truc qui avait dû lui aller très loin, le remuer très profond pour qu’il nourrisse une telle obsession.

La jeune femme est cernée, elle reçoit menaces de viol et de mort (mais son mec s’en fout et ses amis lui conseillent de ne pas y prêter attention !). Le passage sur son dépôt de plainte auprès de la police est aussi stupéfiant que les réponses de la justice.

Alors son corps craque. Baladée de spécialistes en spécialistes (chacun se disant capable de la guérir), l’auteur suggère combien la souffrance peut devenir une formidable machine à faire du fric.

 » Tous ces charlatans qui se nourrissent à la mamelle de la détresse humaine.« .

Les yeux rouges : Des émoticons et de la haine

A travers Les yeux rouges, Myriam Leroy montre bien comment la parole sous couvert de pseudonymes, d’avatars et d’une profusion d’émoticons, s’autorise à être haineuse.

Denis considère sa victime comme quelqu’un qui lui appartient, quelqu’un sur qui il a des droits, quelqu’un sur lequel il se projette du fait qu’elle soit une personnalité publique. On pourrait conclure pour se rassurer qu’il est dérangé mais chacun de ses -excusez-moi du terme- « dégueulis verbaux », est suivi d’une déferlante de commentaires parfois encore pires.

Il y aussi une phrase que j’ai trouvé particulièrement frappante dans ce roman, car l’argument de la misère sexuelle revient très souvent dans les discours pour expliquer (ou justifier ?) les agressions des femmes par les hommes :

Il faut dire que les statistiques que j’avais pu tirer de mes expériences personnelles d’enquiquinement dans la rue ou sur internet, montraient que les hommes vexés deviennent hargneux, mauvais, qu’ils se mettaient à mordre la main à laquelle une seconde auparavant ils réclamaient une caresse, et que tous vous diront que c’est la faute à Jenny, à Agathe, à cette fille qui lui avait fait croire à 14 ans qu’elle voulait bien alors qu’elle voulait pas, tous vous diront qu’au fond d’eux ils sont toujours ces petits garçons humiliés par ces filles méchantes et calculatrices, et tout en reprenant leur refrain sur cette épidémie de diablesses nous porterons un regard bienveillant sur ce que nous appellerons la « misère sexuelle » de ces pauvres bougres, comme si la sexualité des garçons était un dû et que ne pas s’y soumettre conduisait forcément à des drames dont ils n’étaient pas tout à fait responsables.

Les Yeux Rouges m’a laissé à la fois sans voix et pleine d’interrogations sur l’état de notre société. La littérature peut-elle changer les choses ? En tout cas vous verrez forcément le harcèlement 2.0 différemment en refermant ce roman implacable et suffocant.

Les yeux rouges, Myriam Leroy, éditions le Seuil

Rhapsodie des oubliés : Un premier roman écrit avec les tripes

J’ai ouvert Rhapsodie des oubliés avec un certain nombre d’à priori en tête. En gros j’avais peur de tomber sur un roman parlant du Paris populaire par quelqu’un qui n’y a jamais mis les pieds et avec une bonne dose de feel good. Pas franchement positif.

Et puis j’ai mis mes pas dans ceux d’Abad…

…cet ado syro-libanais de 13 ans, en plein explosion hormonale, et je l’ai suivi dans ce Paris pas-de-carte-postale entre la Goutte d’or et Barbès, dans cette rue qui « raconte l’histoire du monde avec une odeur de poubelles. Elle s’appelle rue Léon, un nom de bon français avec des métèques et des visages bruns dedans. »

Pourquoi Rhapsodie des oubliés a fait mouche

Ce qui m’a frappé dès que j’ai ouvert ce roman, c’est la langue de Sofia Aouine, une langue à la fois argotique et littéraire, à la fois crue et poétique, pleine d’inventivité. Avec ces mots là, on sent combien ce quartier sale, pauvre, violent, où la mort est très présente, Abad a envie de le fuir à toutes jambes mais combien aussi il y est attaché et combien il aimerait le « sauver ».

Cette langue est drôle, évitant le misérabilisme dans lequel le roman aurait pu tomber. Drôle quand elle nous parle de cet ado submergé par ses désirs sexuels, drôle quand elle surnomme les filles en jilhab des Batman et les « pseudo-iman façon 2.0 » les Barbapapa, même si la réalité derrière ne l’est pas.

« Celles habillées tout en noir comme des fantômes qui passent dans la rue Léon en rasant les murs« .

Cette langue est lucide. Les parents d’Abad triment comme des dingues pour 3 francs 6 sous. Abad nous montre une réalité sociale absente des médias en règle générale, très loin de la vie léchée et rêvée d’Instagram et qui fait un peu tâche dans cette idée très répandue aujourd’hui selon laquelle « quand on veut, on peut, tout est une question de motivation et de volonté ». Si les influences musicales de l’auteure sont la soul music et le hip hop (en annexe, elle propose une playlist pour accompagner la lecture de son roman), j’avais plutôt en tête la chanson de Maxime Leforestier « Etre né quelque part« .

Mais par dessus tout ce qui m’a touché, c’est l’humanité de ce premier roman. J’ai pensé à Ken Loach, un des rares réalisateurs qui ose encore faire des films « sociaux », à qui on peut reprocher d’être trop démonstratif dans ce qu’il veut dénoncer mais dont les personnages sont toujours incroyablement humains et touchants.

Ces oubliés sont Gervaise, qui tapine pour rembourser une dette qui n’en finira jamais, Odette, la vieille voisine, Ethel, la femme qui « soigne de l’intérieur » mais aussi ce premier amour aperçu de fenêtre à fenêtre d’appartement et séquestré par son frère. Toutes ces femmes vont aider Abad, chacune à leur manière, à s’ouvrir dans cette ville où personne ne se parle. Elles vont l’aider à se réconcilier avec son enfance, à s’autoriser à croire à un plus loin même si le présent le cloue au sol.

C’est cash, sensible, singulier, étouffant parfois, virevoltant aussi, bref je ne regrette pas une seconde de m’être mêlée à la Rhapsodie des oubliés !

Rhapsodie des oubliés, Sofia Aouine, Editions de la Martinière

Cent millions d’années et un jour ou comment je suis partie à la recherche d’un dinosaure

J’ai fini de lire Cent millions d’années et un jour hier soir mais je me suis dit que tant que j’avais les idées claires à son sujet, autant les coucher très vite sur le clavier (et puis après un week-end rempli de fournitures scolaires, rangement et ménage, j’avais besoin d’une récréation !).

Les dinosaures ça t’intéresse ?

Je n’ai pas de fascination particulière pour les dinosaures, je n’ai jamais rêvé d’être paléontologue lorsque j’étais gamine mais malgré tout, l’histoire de cet homme qui décide, a 50 ans, de partir en expédition dans la montagne entre la France et l‘Italie, à la recherche d’un squelette de dinosaure, c’est précisément cela, avant tout, qui m’a donné envie de le lire.

Et puis j’ai mis mes chaussures de randonnée

Et j’ai suivi les pas de Stan (le personnage principal de Cent millions d’années et un jour) mais aussi d’Umberto, de Gio et de Peter. J’ai eu mal aux jambes, le vertige, froid. J’ai frôlé la mort, j’ai espéré. Ce rêve fou de trouver un brontosaure, ce rêve de trésor qui a animé bien des hommes à travers le temps, j’y ai cru.

Pourtant comme Stan « Je n’ai jamais été très à l’aise en montagne. Petit, je la voyais d’en bas, elle s’appelait les Pyrénées, sauf qu’à 6 ans, j’entendais « Pires Aînés ». J’imaginais de grands frères immenses et effrayants, d’une autre race que moi, sans doute méchants. C’est peut être pour ça que nous n’y montions pas. »

cent millions d'années et un jour

Pourquoi Cent millions d’années et un jour est un coup de cœur de la rentrée littéraire

Quand j’étais au collège, l’étude des roches ne m’a jamais passionné, je trouvais cela ennuyeux mais c’était peut être la façon dont on m’a enseigné cette matière qui était ennuyeuse (ou alors j’étais une ado écervelée )). Ici que Jean-Baptiste Andréa parle de pierre, de nature, de neige, il n’y a jamais un mot de trop.

J’ai aimé le goût d’enfance de ce roman : à travers cet homme qui a gardé enfui au fond de lui ce rêve de trésor depuis des années, à travers les souvenirs qui reviennent à la surface au fur et à mesure de l’aventure dont ces 13 minutes de bonheur au cinéma avec sa mère, véritable moment de grâce.

Je me suis très vite attaché à Stan  » Je suis parfois maladroit. Blessant, bourru, bête même. Réservé, froid, méfiant. Empoté et désespérant. Mais je ne suis pas un mauvais bougre. J’ai la gentillesse ébouriffée des abeilles, je pique parfois sans m’en rendre compte la main qui m’apprivoise, parce que je crois par habitude qu’elle va m’écraser.« 

J’ai été touchée par cet homme qui est devenu paléontologue car il aimait les histoires et qui, à son tour, à travers sa quête, a la possibilité de raconter une histoire.

Cent millions d’années et un jour dit la beauté des saisons, la grandeur de la nature (et l’arrogance de l’homme qui pense pouvoir la contrôler). C’est aussi un huit clos fort entre des hommes :

« J’ai voulu dire quelque chose, partager les miennes, de cicatrices. Lui avouer qu’à 52 ans, je cousais encore mon nom au revers de mes pulls parce que ma mère m’avait expliqué que, comme ça, elle me retrouverait toujours.« 

Et si ce qui apparaissait comme un rêve de gamin un peu irrationnel pour un scientifique était un défi, un prétexte à tester ses limites et une façon de régler ses comptes avec les blessures du passé ?

Sensible, beau, puissant !

Aller plus loin :

Jean-Baptiste Andréa a écrit un premier roman, Ma reine, qui a eu de nombreux prix (il existe en poche).

A quoi ressemble un brontosaure ?

10 idées reçues sur les dinosaures

Cent millions d’années et un jour, Jean-Baptiste Andréa, L’Iconoclaste

Pin It