J’ai réalisé récemment que je pouvais avoir parfois des comportements un brin obsessionnels. J’ai, par exemple, toujours apprécié, les romans épistolaires alors dès que j’ai vent d’un titre, il me parait indispensable de le lire. C’est peut-être pour ça que Baisers du Singe, qui rassemble 215 lettres et une correspondante inédite entre Virginia Woolf et Vanessa Bell (sa soeur), a atterri entre mes mains.
Si le livre s’ouvre sur la santé mentale de Virginia et se clôture su la lettre que celle-ci envoie à sa soeur peu de jours avant de se donner la mort et qui sonne comme une autre d’adieu, « je suis allée trop loin cette fois, écrit-elle, pour jamais revenir », de l’une à l’autre, c’est le flux de la vie qui ne cesse de couler, un fleuve abondant qui bruisse de milles sons, joyeux ou graves et traversent les paysages les plus divers. (Cécile Wajsbrot)
L’écriture et l’envoi de lettres commencent en 1904, année de la mort de leur père, année où les soeurs se retrouvent orphelines, car en 1895 elles ont perdu leur mère et en 1897 leur demi-soeur. C’est aussi cette année-là que Virginia fait sa première tentative de suicide en se jetant d’une fenêtre.
Est-ce cette jeunesse marquée par le deuil, est ce les attouchements (voir plus) qu’elles ont subi de la part d’un de leur demi-frère qui les lient si fortement qu’elles s’écriront si souvent et pendant 40 ans ? Est ce que leur riche créativité (écrivaine pour l’une, peintre pour l’autre) est née en partie de ce début de vie marquée par les deuils ?

Pendant 40 ans, on les suit au gré de leur amour, de leurs unions, de leurs drames aussi. Virginia souffre régulièrement de violents maux de tête et d’épisodes dépressifs mais visiblement à cette époque on ne soigne pas la santé mentale. Sa soeur lui recommande de bien manger et de boire du chocolat chaud. Les docteurs l’envoient en cure de repos et elles se retrouvent à épisodes réguliers, alitée pendant plusieurs semaines. Quant à Vanessa, elle perdra un enfant d’une fausse couche puis bien plus tard un de ses fils, Julian, mortellement blessé par un éclat d’obus pendant la guerre d’Espagne.
Pendant 40 ans, on les suit aussi dans leurs nombreuses maisons et nombreux voyages. Si l’une et l’autre se plaignent de n’avoir jamais assez de temps pour écrire et peindre, l’une parce qu’elle a des enfants, l’autre parce qu’elle reçoit beaucoup (d’où le livre Une chambre à soi), elles n’ont pas vraiment la vie de Madame tout le monde, secondée constamment et où qu’elles soient par des domestiques. Le regard qu’elles jettent d’ailleurs dans leur direction et sur les pauvres de manière générale est rempli de condescendance et de mépris. Virginia Woolf et Vanessa Bell sont des femmes libres (elles ont des amants et des maîtresses) mais ont des positions très conservatrices quant à la place de chacun dans la société.
Ce qui m’a le moins intéressé ce sont tous les potins que les deux soeurs aiment échanger, peut-être parce qu’ils concernent des personnes que la plupart du temps je ne connais pas, peut-être parce qu’avec ma vision de 2026 je n’arrive pas à voir ce qu’ils ont de « croustillant » ou d’amoral. Je n’ai pas non plus été éblouie par la qualité d’écriture de ces lettres et peut-être que les 600 pages auraient mérité d’être plus sélectives.
Reste le plaisir de se glisser en coulisses de leur processus créatif :
Je m’emballe peut-être mais je vois que les meilleurs romans se déposent doucement, morceau par morceau, et peut-être qu’à la fin, tous ses morceaux s’harmonisent.
Notable aussi le soutien constant de l’une envers l’autre (ou l’admiration le dispute parfois à la jalousie) aussi bien dans le travail (Vanessa Bell réalise les couvertures des livres de sa soeur) que dans la vie quotidienne (l’une ou l’autre se soutenant moralement dans les moments difficiles mais aussi en s’envoyant des colis, des cadeaux ).




Enfin l’humour est souvent présent, que ce soit dans les surnoms animaliers qu’elles se donnent : le singe pour l’une, le dauphin pour l’autre ou dans les portraits hauts en couleur de leur entourage.
Baisers du Singe, correspondance, Virginie Woolf & Vanessa Bell, préface Cécile Wajsbrot, présentation et notes de Marie Boizet, éditions de la Table Ronde, 640 pages.
