Après avoir terminé Ghost stories, je me suis promis d’acheter et de lire les quelques titres de Paul Auster pas encore lus et à mon premier passage en librairie, je suis ressortie avec Baumgartner. Du début à la fin, cette lecture a eu une saveur particulière, probablement parce que c’est le dernier livre que Paul Auster a publié, probablement parce que très souvent l’idée qu’il n’écrirait plus désormais envahissait mon esprit, probablement parce que j’avais encore en tête certains détails de Ghost stories et de son quotidien d’écrivain.
Baumgartner : entre fiction et autobiographie
Probablement aussi parce que Paul Auster s’amuse à mêler fiction et autobiographie, qu’il lance quelques clins d’œil à ses fidèles lecteurs et lectrices et que cela rend Baumgartner réellement bouleversant.
Sy Baumgartner a 71 ans, sa femme est morte 10 ans plus tôt (sa femme qui s’appelle Anna Blume, référence à son roman Le voyage d’Anna Blume), il vit seul à Princeton, New Jersey et replonge dans ses souvenirs. Qu’il raconte sa rencontre avec sa femme, la façon dont il l’a demandé en mariage, ses souvenirs d’enfance avec sa soeur ou ses rapports avec son père, je suis à chaque fois, frappée, par son immense talent de conteur. Il n’y a pas besoin d’attendre la page 50 comme dans certains livres pour rentrer dans l’histoire, il m’embarque dès les premières lignes.
Plaisir de saisir les clins d’oeil à sa propre vie comme lors du passage sur le cliquetis de la machine à écrire’ (une Smith Corona) ou sur ces deux écrivains qui vivent ensemble. Baumgartner est un très beau livre sur le deuil, sur la mémoire, sur la capacité d’émerveillement de l’auteur même au crépuscule de sa vie avec toujours le même don pour transcrire les instants heureux.
Dieu soit loué, se dit Baumgartner, pour ça et pour toutes ces superbes sonates matinales alors qu’il s’éveillait au son des doigts d’Anna, frappant les touches, c’est à dire au son de l’esprit d’Anna, chantant à travers ses doigts qui frappaient les touches, et après avoir vécu un mois seul dans la maison vide, il en était venu à tant regretter ce bruit qu’il entrait parfois dans le bureau d’Anna, s’asseyait derrière la machine silencieuse, et tapait quelque chose, n’importe quoi, juste pour les entendre de nouveau.
Sy Baumgartner aime les gens comme Paul Auster : pour passer quelques instants avec Molly, la factrice, il commande des livres qu’il n’ouvre jamais et qu’il entrepose dans sa cuisine avant de les donner.
J’ai pensé à la chanson Les amants parallèles de Vincent Delerm en lisant les trajectoires parallèles que Paul Auster imagine entre la brûlure qu’il a à la main et l’accident à la main qui arrive à Angel Flores, le mari de Mme Flores qui vient faire le ménage chez lui. Parallèles ou toutes liées les unes ou autres ?
…ce qui aux yeux de Baumgartner ne fit que confirmer, après un trillion d’autres preuves dans l’histoire humaine, que nous dépendons tous les uns des autres, et que nul, pas même la personnalité la plus isolée d’entre nous, ne peut survivre, sans l’aide des autres.
Comme dans l’oeuvre de Paul Auster, la question du choix (plus que du hasard il me semble) est cruciale, comme celui du père de Sy qui reprend la boutique familiale pour subvenir aux besoins des siens alors qu’il aurait aimé être professeur.
Tout le monde a le choix, et celui que fit son père n’était pas forcément mauvais, même s’il en fut empli d’amertume pour le restant de ses jours, mais s’il avait fait le choix contraire et s’était enfui pour devenir prof d’histoire ou avocat ou agitateur impénitent, il se serait sans doute tourmenté durant le reste de ses jours à cause de l’impardonnable pêché d’avoir abandonné sa famille à un moment d’extrême détresse, ce qui tend à suggérer qu’il n’y avait ni bon ni mauvais choix, seulement deux bons choix qui se seraient révélés mauvais à la longue.
A travers ce livre et en le mettant en perspective avec d’autres romans de l’écrivain, j’ai ressenti son désir inépuisable de comprendre l’être humain, son histoire, son milieu pour expliquer ses actes, son comportement, son caractère.
Le cinéma a été toujours très présent dans les livres de Paul Auster (et dans sa vie) et on le retrouve dans Baumgartner par exemple lors d’une description de la mère du héros :
Elle était comme une actrice qui n’a qu’une scène dans un film, et puis la scène est coupée parce que personne ne la trouve bonne. Quelle est l’expression qu’on emploie ? Tu sais quand quelqu’un est dans le film et n’y est plus quand tu vas le voir au cinéma. Elle est morte sur le plancher de la salle de montage.
C’est aussi un roman sur l’écriture et sur la part de fiction dans celle-ci.
Un dernier coup de maître d’un de mes écrivains préférés.