Dès la première page, dès le premier paragraphe, Monica Acito donne la tonalité de son roman où tout semble exacerbé, les sentiments comme les sensations, les caractères des personnages comme les couleurs de Naples. Uvaspina et Minuccia, jumeaux, sont au chevet de leur mère, Graziella la Dépareillée, qui leur affirme qu’elle va mourir. Dès le début d‘Uvaspina, j’ai été frappée par la force de ses images et de ses métaphores ( souvent culinaires) :
Il ne voulait pas que sa soeur voie les yeux de leur mère devenir blancs et visqueux comme les têtes de calamar au marché de la Pignasecca.
Le panorama offert par son décolleté était plus vaste que le belvédère de la Floridiana.
Quand la Dépareillée ronflait, même les vagues du Cap Posillipo se retiraient.
Graziella la Dépareillée est né à Forcella (quartier pauvre de Naples), a été pleureuse pendant des années puis a rencontré Pasquale Riccio et en l’épousant a changé de quartier et de situation sociale (elle a même une bonne) mais sa façon de se comporter, ses goûts sont toujours ceux d’avant. Ce décalage lui vaut probablement aussi son surnom au delà de l’aspect physique :
Tout était dépareillé, chez Graziella. La couleur de ses cheveux; ses dents de devant, l’une allait vers l’avant, l’autre l’arrière; son rouge à lèvres rouge pute, qui jurait avec son teint..
Graziella la Dépareillée, par ses prétendues malaises, essaie de retenir à la maison son mari, de susciter un peu de son attention et de son affection mais elle a perdu l’attrait de ses jeunes années pour Pasquale. Ce dernier, président d’un cercle nautique, n’assume pas que sa femme croit au maléfice, au diable, qu’elle soit toujours restée une femme de Forcella.
Si le couple Graziella/ Pasquale n’est plus heureux, leurs enfants le sont-ils ? Uvaspina doit son nom à sa peau dont la teinte évoque celle d’une groseille à maquereau et au grain de raisin qu’il a sous son œil gauche. Il est moqué pour ses traits fins et son allure féminine et ses camarades de classe le traite de femminiello :
Le mot femminiello, lui, était brûlant, il faisait des cloques sur la langue, comme une cuillérée de soupe brûlante.
Néanmoins tout le monde vante sa beauté et il éclipse la présence de sa soeur Minuccia :
Dans l’ombre d’Uvaspina, il faisait un froid glacial, il faisait aussi froid qu’au cimetière de Fontanella.
Il étouffe dans son foyer, ne se sent pas libre d’être qui il est vraiment jusqu’à sa rencontre avec un pêcheur aux yeux vairons, Antonio.
Quant à Minuccia, elle grandit avec du ressentiment envers son frère jumeau, de la jalousie pour sa beauté qui se transforme en accès soudain de colère (ce qui lui vaut le surnom de « foltoupie »), une colère qui devient cruauté envers son frère et sa mère et qui mènera tout droit au drame.
Son visage rougi par la colère était couvert de tâches de rousseur, comme si quelqu’un lui avait jeté une assiette de lentilles à la figure.
Impossible de parler d’Uvaspina sans parler du formidable travail de traduction de Laura Brignon. Fidèle à la créativité d’écriture de Monica Acito, elle utilise le verbe « honter » à la place d’avoir honte, « penchoter » ou encore le mot « malécolie »
Au delà de l’histoire de cette famille où l’on croise aussi Nunzia cul de traviole ou Nénné la Miro, Uvaspina traduit à la fois avec humour et sensiblité les tourments des êtres, ceux des adolescents (et j’ai pensé aux romans de Silvia Avallone) comme ceux des adultes et dessine une cartographie riche de Naples dans laquelle on sent tout l’attachement de l’autrice pour cette ville.