Martin Eden : le succès et après ?

C’est grâce à la newsletter de Clod, un illustrateur, que j’ai eu envie de lire Martin Eden de Jack London. L’histoire pour résumer très brièvement est celle d’un jeune homme de la classe ouvrière qui tombe amoureux d’une jeune femme de la bourgeoisie et qui décide, pour la séduire, de “réussir” en tant qu’écrivain (à moins que ce soit cette rencontre qui lui ouvre de nouveaux horizons).

Martin se jette à corps perdu dans la lecture de livres et manuels pour rattraper toute l’éducation qu’il n’a pas reçue, puis se met assez rapidement à écrire. Parallèlement pour payer son loyer, sa machine à écrire, il continue à partir pour des missions en tant que marin ou plus tard à travailler comme un forcené dans la blanchisserie d’un hôtel. Toutes les personnes qui minimisent la pénibilité du travail manuel devraient lire au moins ce passage (et aussi le saisissant A la ligne de Joseph Ponthus ). Jack London montre combien le travail peut être abrutissant et nous vider de toute vitalité.

Jack London sur le Snark en 1908 (crédit photo : Wikipedia)

Martin Eden c’est aussi l’histoire d’un transfuge de classe qui, au fur et à mesure, de son “transfert” va se sentir de plus en plus seul. Il ne se sent ni à l’aise dans son milieu d’origine ni dans le milieu bourgeois qu’il convoitait.

Lizzie, la jeune femme dont il est amoureux, ne cesse de le presser, pour qu’il “accepte une situation”. Quand elle comprend qu’il ne se “rangera” pas à la place qu’elle a prévu pour lui (alors même qu’elle a toujours été séduite par sa force, son passé plein d’aventures, sa “condition” en quelque sorte), elle le quitte.

Et puis un beau jour, après tant de pugnacité de la part de Martin, de conviction peut-être intime que son talent finirait par être reconnu, après avoir essuyé tant de refus, le succès déferle comme une immense vague. Ce succès tant attendu a pourtant un goût amer.

Je voudrais mourir pour vous, mourir pour vous ! “La voix de Lizzie chantait encore à son oreille.
Pourquoi ne l’avez pas vous osé plus tôt ? l’interrogea-t-il d’un ton sec. Quand je n’étais rien ? Quand je mourrais de faim ? Quand j’étais exactement ce que j’étais aujourd’hui, le même homme, le même artiste, le même Martin Eden ? Ca fait bien des jours que je me pose cette question, non pas à cause de vous spécialement mais d’une façon générale. Je n’ai pas changé, voyez-vous, bien que la soudaine appréciation de ma valeur par le monde m’amène constamment à devoir me rassurer sur ce point. […]
Voulez-vous que je vous dise ce que c’est ? C’est mon succès. Mais ce succès, ce n’est pas moi.

Je ne vais pas vous “spoiler” la fin mais elle ne s’oublie pas et le livre laisse en écho toutes les questions autour du « but” (si tenté qu’il y en est un) qu’on souhaite atteindre en créant et en partageant ses créations.

Martin Eden, Jack London, éditions 10/18.

Cette chronique est parue en premier dans ma newsletter En coulisses

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