Le roman d‘Abibou Diouf, L’âge de déplaire, s’ouvre avec la phrase « Ce matin, papa est mort« , écho à la première phrase de l’étranger même si la parenté s’arrête là. Le narrateur, Fadel, qui vit en France, part ainsi à Dakar pour l’enterrement de son père. Est ce courir le risque de déplaire qu’avoir un regard critique sur la religion ?
Elle [sa mère] n’a pas le droit d’accompagner son époux au cimetière parce que femme. La tradition l’en empêche, comme si 50 années de vie commune ne valent rien. Pendant ce temps, des hommes qui n’ont rien fait pour mon père, sont admis.
[…] Une mission qui s’accompagne toujours d’une honte silencieuse, celle de mal faire, d’être méprisé ou rejeté par ceux qui, pourtant, dans cette religion, censée prôner la tolérance, ne tolèrent aucun faux pas.
Fadel ressent un déchirement comme s’il devait vivre deux façons d’être un homme : en France, il peut exprimer sa sensibilité, au Sénégal, il doit être viril. Cette déchirure va jusqu’à la schizophrénie :
A Dakar, je suis chez moi mais je ne suis pas chez moi. Je suis l’acteur d’une pièce écrite par d’autres.
Dans l’âge de déplaire, Faudel compare la famille type sénégalaise à un corps : le père est la tête et le cerveau, la mère est le torse, le fils aîné le bras droit. Lui il est le cadet de la famille :
Etre cadet c’est être infantilisé quand ça arrange puis accusé de ne pas grandir. […] Il me fallait être à la fois servile et viril. Gueuler fort dans la rue, baisser les yeux devant les aînés.
De retour une nouvelle fois au Sénégal pour une fête, il est très mal vu car il a laissé pousser ses cheveux (6cm !) .
Moi, mes cheveux sont une manière de résister. Un refus doux et obstiné. Un manifeste muet, une façon d’exister autrement, malgré tout.
Sa mère lui fait comprendre que son apparence créé beaucoup d’histoires :
Elle me rappelle l’importance du maslaa, cette philosophie sacrée qui repose sur l’évitement des conflits, des confrontations directes. Ne jamais dire ce qu’on pense vraiment. Contourner la vérité. Fuir le scandale,. Sans offenser, sans blesser. Tout cela, dit-elle, pour préserver les sensibilités, l’harmonie familiale, la paix sociale.
Ses proches sont persuadés de la mauvaise influence de la France sur lui alors qu’il porte ce besoin de liberté, ce besoin de s’affranchir de l’attente des autres depuis enfant. Son frère, Malik, choisit une femme pour lui pour qu’il ne reparte pas en France.
Toujours tiraillé entre le désir d’appartenir à une communauté, d’être un homme comme les autres, et un désir de désappartenir, d’être libre, Faudel trouve une écoute sans jugement, d’égal à égal, auprès de Faudel, un cousin qui vit à l’écart car il n’a jamais été dans le moule. Et si son père avait choisi ce prénom comme un signe ?
Face à l’imam appelé à l’aide par la famille pour raisonner Faudel qui refuse le mariage que son frère veut lui imposer, celui martèle que « le paradis n’est accessible qu’aux fidèles qui savent rester à leur place. » Faudel souligne le processus de manipulation en oeuvre pour le faire obéir : peur (de Dieu), culpabilité (trahir ses parents, sa culture), empathie (mère fragile).
Mais Faudel sent la force de son père, son père qui lui a toujours offert des livres vus par Malik comme l’origine du mal et s’oppose même si cela signifie ne pas plaire aux siens :
Cette mélancolie sans larmes, mais immense, je la connais. Je sais d’ù elle vient, comment elle enfle. Elle naît du décalage. De la lucidité trop aigüe. Elle grandit quand on réalise qu’on restera un étranger à côté des siens.
Faudel en s’affranchissant, définit aussi sa propre masculinité, celle qu’on choisit soi-même et pas celle imposée par les autres. Celle où on peut être doux.