Sur la couverture de Baignade surveillée, le dernier roman de Laura Kashischke, après 10 ans d’absence, une piscine et du bleu, ce bleu qu’elle décrit dans les premières lignes avec précision et nuance :
Le ciel semblait d’une couleur pastel éteinte et délavée, celle qui papier qu’on utilise pour emballer le cadeau de naissance d’un petit garçon, chaussons, couverture ou chaussettes miniatures.
Au centre du roman, le 16 juillet 1969, le jour où Richie Manning, un petit garçon de 5 ans s’est noyé quasiment sous les yeux de la maitre nageuse alors que tous les regards sont tournés vers le ciel, alors que 3 astronautes sont envoyés sur la lune.
Laura Kashischike alterne les points de vue (celle de la mère du petit garçon, celle de la mère de la maitre nageuse entre autres) pour rentrer dans les vies de ses foyers américains de classe moyenne, milieu qu’elle ne cesse de décortiquer, roman après roman.
S’intercalent quelques chapitres dans lesquels le personnage principal est Sarah, dont on sait qu’elle est alcoolique mais pas le lien avec l’intrigue.
Et si le drame était le fruit de minuscules décisions ? Le père de l’enfant qui autorise, cette année là, l’enfant à aller seul dans l’eau; le père de l’enfant qui demande à sa femme d’aller plus souvent au club de natation, le Jelly Rogers, car la cotisation coûte chère; la mère qui interroge son enfant pour savoir s’il aime la piscine et s’il a envie d’y retourner.
Comme dans les autres romans de Laura Kashischike, tout au départ paraît quasi idyllique : Becca (la petite fille décrite par la mère de la maitre nageuse alors que celle ci part travailler en voiture) a un nouveau beau-père qui lui offre un vélo et le panier qui va avec. Elle est la plus heureuse des petites filles. Mais une fois de retour chez elle, dès que le gentil beau-père est parti, sa mère lui reproche de ne pas avoir suffisamment remercié et la gifle :
Alors que sa mère la gifla encore plus fort sur l’oreille, et toute la tête de Becca vibra, mais elle se leva quand même et poussa le vélo jusqu’à garage. Elle resta sourde d’un côté toute la nuit, ne percevant que le bruit d’un tambour qu’on frappait du poing.
On retrouve aussi la présence envahissante des insectes : des fourmis dans la cuisine de Marie, des mouches vrombissantes dans le grenier de la mère de la maitre nageuse.
L’écrivaine revient seconde après seconde sur les minutes précédant le drame, comme si un micro détail pouvait encore tout faire basculer. Cela donne aussi l’impression d’une progression au ralenti jusqu’à l’instant fatidique. La corde qui sépare habituellement le petit bain et le grand bain et qui n’a pas été remise en place ce jour là est le fil conducteur de tout un chapitre à l’écriture impeccable.
Le drame met à jour les craquelures sous les apparences lisses de la vie de banlieue américaine : reproches entre mari et femme, voisinnage qui cherche des preuves de la négligence de la maître nageuse dans son passé.
Le bleu qui ouvrait le roman revient à chaque fois dans une nuance différence comme un motif narratif.
La piscine aussi était bleue mais d’un genre tout à fait différent. Bleu lagon tropical électrique.
Ni un coup de coeur absolu comme présenté par Olivia de Lambertinie dans ses chroniques télé, ni une grosse déception comme lue souvent sur les réseaux sociaux, Baignade surveillée n’a peut-être pas la force des meilleurs romans de la romancière mais on y retrouve sa qualité d’écriture impeccablement traduite par Céline Leroy et son oeil auquel rien n’échappe.
Baignade surveillée, Laura Kashishke, Gallimard, 2026.