C'est un beau roman

Journal de L. : Redonner la voix à Lolita

Ce que j’ai tout de suite remarqué avec Journal de L. (1947-1952), c’est sa couverture. Elle est gaufrée et en creux est écrite la première phrase du journal. Il y a cet or orangé qui se détache sur le titre, le nom de l’auteur, la maison d’édition, la 4ème de couverture. En ouvrant le livre, on découvre sur les rabats,de part et d’autre, les lettres qui forment le surnom Lolita comme si on commençait la lecture avec une image partielle du personnage principal et que celle ci se dessinerait totalement en refermant la dernière page. Je n’avais pas le classique de Nabokov en tête (je l’ai lu il y a très longtemps) mais une idée de cette adolescence la plus célèbre de la littérature américaine très conforme au regard porté sur elle par les hommes, une poupée plus qu’une jeune fille.

Et puis j’ai écouté la voix de Dolores dans son road trip infernal à travers le journal de L.


Lolita est une jeune femme objet pour son beau-père, un objet qu’on trimbale partout, qu’on exhibe comme un trophée, qu’on habille pour le rendre plus attrayant à son goût. C’est d’autant plus facile de la voir ainsi que Lolita est muette. Muette par sidérée par ce qu’elle subit dès 12 ans, muette parce que Humbert Humbert la menace et qu’elle a peur. Muette parce qu’il est la seule personne qu’il lui reste et qu’elle est, au moins au départ, attachée à lui.

En faisant de ce roman, le journal intime de Dolores Haze, Christophe Tisson lui redonne une voix, lui redonne sa vraie place, son épaisseur, sa complexité d’être humain.

Dolores a un corps d’adolescence mais dans sa tête, elle a encore des rêves d’enfant. Assistant à une scène où une mère réprimande ses enfants parce qu’ils traînent, elle écrit :

« J’aurais voulu la tuer, puis lui dire que dans la vie, on a le droit de lambiner. Si on ne le fait pas à cet âge, on le fait quand ? Après tout s’accélère, je suppose, on a des tas de choses à faire comme Madga et Neil. Des tas de choses absurdes. Vite se lever, se laver, s’habiller, vite prendre le train, travailleur, déjeuner, travailler encore, et puis vite rentrer, faire les courses, le dîner, manger, se coucher et vite, vite, ça recommence. Plus le temps de rien, plus le temps de chanter en évitant les rainures, entre les dalles d’un trottoir. »

Dolores a le sentiment d’être invisible. Comment expliquer autrement que les autres (tous ceux qu’elle croise dans ce road trip américain, d’hôtel en hôtel, accompagné de cet homme ) ne voient rien ? Elle s’absente aussi d’elle même, les yeux vides, l’esprit aussi, pour survivre aux viols répétés.

Mais Dolores renaît lorsqu’elle rencontre Stan et en tombe amoureuse :

Il m’a embrassé sur les lèvres et mon corps entier s’est dissous, envolé. Mes jambes, de la fumée et mon coeur sortait de ma poitrine.
C’est donc ça, ce baiser ? Comme si j’étais à vif, et l’espace autour de moi devenu soudain clos, plein d’élan et chargé d’avenir, le temps d’un baiser de théâtre. Ce temps-là, si court, j’appartenais enfin au monde, j’y avais à nouveau une place.

Dolores est réduite à un objet de désir (impossible pour moi de ne pas penser à Marylin Monroe, réduite aussi à son physique) mais sous la plume de Christophe Tesson, elle relève la tête, elle se libère de l’emprise de son bourreau. Ses désirs de fuite grandissent, elle élabore un plan avec Clare …qui s’avère encore plus cruel et pervers qu’Humbert, Humbert.

Journal de L. est glaçant souvent, cru (mais pour moi nécessairement cru, c’est comme une réponse à tous ceux qui minimisent, qui insinuent que les victimes l’ont cherché d’une manière ou d’une autre …j’aurais toujours en tête les paroles terribles de la mère de la jeune fille dans le film Les chatouilles, qui lui dit qu’elle fait bien « des histoires pour deux doigts dans la zézette » ), sans fausse note (probablement parce que l’auteur a lui-même été abusé enfant), rageant, émouvant.

Elle m’accompagnera longtemps cette jeune fille réduite à un « ça » et qui voulait juste être aimée.

Journal de L., Christophe Tisson, Editions Goutte d’Or

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