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Chaque année, je me laisse surprendre par cet amoncellement de choses à ne pas oublier en Juin. C’est la fin de l’année scolaire et tout tombe en même temps : spectacles de fin d’année, sorties scolaires, dossiers à remplir déjà pour la rentrée. S’ajoutent des anniversaires, des fêtes, des rdv médicaux et la notion de charge mentale prend tout son sens. Cela a un côté épuisant et je n’ai pas encore trouvé la solution, s’il y en a une, pour passer ce mois, sans avoir l’impression d’avoir en permanence une check list à cocher dans la tête. La troisième ordonnance littéraire s’est ainsi imposée : prendre, à travers la lecture des Délices de Tokyo, le temps de savourer l’instant présent, tous les petits détails du quotidien, ceux que, parfois, on ne remarque plus, quand on a l’esprit trop saturé.

Diagnostic ? Vous n’avez pas remarqué le massif de fleurs en pleine floraison en sortant du métro, vous avez avalé votre déjeuner le plus vite possible pour gagner du temps et le soir lorsque vous jetez un œil sur votre journée, vous avez juste l’impression que quelqu’un appuie sur la touche accélérée.

Posologie : Quelques pages tous les soirs des Délices de Tokyo de Durian Sukegawa, prendre le temps de tout arrêter pour respirer, ne rien faire, ne serait-ce que quelques minutes.

Les délices de Tokyo a atterri dans mes mains, prêté par des amis. J’avais entendu parler du film mais je ne savais pas grand chose sur l’histoire, si ce n’est qu’il était question de nourriture.

Le pitch ? Sentarô tient, sans grande conviction ni enthousiasme, une échoppe où il confectionne tous les jours des dorayaki, ces pâtisseries japonaises qui ressemblent au moins visuellement à des pancakes et qui sont fourrées de pâte de haricots rouges. Après pas mal d’hésitations, il accepte d’embaucher Tokue, une vieille femme aux doigts étrangement déformés. Elle connait tous les secrets pour confectionner le « an » dans les règles de l’art et la clientèle de la boutique se met alors à être de plus en plus nombreuse.

Si on était dans un film américain, Sentarô apprendrait à son tour à faire la meilleure pâte de haricots rouges de la ville, les clients seraient tellement nombreux que bientôt la presse et les réseaux sociaux ne parleraient plus que de lui. Il deviendrait riche et célèbre et il épouserait sa cliente la plus fidèle et la plus timide.

Vous vous en doutez les choses ne se déroulent pas ainsi, le fil conducteur des Délices de Tokyo étant la rencontre entre Tokue et Sentarô, et comment la philosophie de vie de la vieille dame va « influencer » le jeune homme, comment elle va, peu à peu, l’amener à voir les choses sous un autre angle.

Durian Sukegawa, crédit photo : Albin Michel

Ce que j’ai aimé ?
♦Les passages qui ont trait à la confection des dorayaki mettent l’eau à la bouche et donnent envie de goûter cette spécialité japonaise

♦Le livre est rempli de poésie et est réellement émouvant dans sa dernière partie

♦A travers le personnage de Tokue, j’ai appris la façon terrible dont les lépreux au Japon ont été mis en quarantaine de manière obligatoire, coupés de leur famille et de leurs amis. Ils ont vécu dans des léproseries, véritables ghettos une grande partie de leur vie. La loi adoptée dans les années 40 n’a été abrogée qu’en 1996 !

Pour aller plus loin sur ce sujet :
Les lépreux japonais sortent de leur ghetto
Ce que Miyazaki Hayao a appris d’anciens lépreux

crédit photo : D.R.

Traitement complémentaire

♦ Préparer des dorayaki et les goûter. J’ai acheté de la pâte de haricots rouges toute prête dans l’épicerie Ace Gourmet à Lyon et j’ai suivi une recette trouvée sur le net. Le résultat était très différent du dorayaki que j’ai acheté tout prêt (pas folle la guêpe) et pas assez satisfaisant pour que je vous les montre. Quant à la pâte de haricots rouges, en toute honnêteté, je n’en ferais pas mon quatre heures. Cela dit, je suis contente d’être allée au bout de mon idée.

♦ Regarder le film Les délices de Tokyo de Naomi Kawase, inspiré du roman

♦ Lire le nouveau roman de Durian Sukegawa, L’enfant et l’oiseau

Vous connaissez ce livre ou le film ?

Les coups de foudre littéraires vous y croyez ? Moi oui ! Ils sont rares, inexplicables, magiques et on ne les oublie pas. La dernière fois que cela s’est produit c’était avec le roman Ásta de Jón Kalman Stefánsson découvert dans le cadre du Grand Prix des lectrices Elle. J’ai tellement aimé ce livre que j’ai longtemps hésité avant de me pencher sur un nouveau titre. Je ne voulais pas ternir mon éblouissement. Et puis la curiosité l’a emporté comme toujours et j’ai ouvert le tout premier roman de cet auteur islandais traduit en France par Eric Boury (formidable traducteur !), Entre ciel et terre.

Entre ciel et terre

J’avais prévu d’aller écouter Jón Kalman Stefánsson aux Assises Internationales du roman et juste avant je me suis replongée replonger dans son univers si poétique et mélancolique avec Entre ciel et terre

Si le format de cette rencontre (dans un grand espace avec beaucoup de monde, ce qui enlève pour moi tout sentiment de proximité et de convivialité ) ne m’a pas convaincu, j’ai écouté chaque mot de cet auteur qui s’est révélé charmant, drôle et tout aussi poétique que dans ses romans. J’ai noté quelques uns de ses mots, quand il répondait aux questions de Gladys Marivat, journaliste au Monde. 

« Il n’y a aucune logique dans la vie. Les écrivains écrivent sur les êtres humains qui ne fonctionnent pas ou sur un monde imparfait. Si un jour le monde est parfait, on va tous mourir d’ennui. »

« J’espère un jour que je serai vieux mais je ne pense pas que je serai sage. »

« Le roman est une forme extraordinaire. Le roman est un poème, une pièce de théâtre, un journal intime, c’est du rap, du rock,  du rêve. » 

« Toute écriture essaie sans même le vouloir d’arrêter le temps.  Si je réussis à ralentir le temps, je peux raconter tellement de choses. J’essaie de faire d’un moment, une éternité. » 

« Un écrivain a plus que les mots. Il a l’espace entre les mots et parfois l’espace est plus important que les mots. »

« La mer en Islande offre et prend.  »

Jón Kalman Stefánsson nous a raconté alors que pour lui les marins étaient des héros comme Captain America ou Iron Man. A 16 ans, il a embarqué sur un navire de pêche et a été malade pendant 15 jours. Il a décidé alors qu’il ne serait pas héros mais écrivain.

Philippe Forest, autre écrivain présent à cette rencontre, a confié que ce qu’il aimait dans les livres de Jón Kalman Stefánsson est qu’ils échappent totalement au néo-naturalisme qui pèse aujourd’hui sur la littérature.

Entre ciel et terre

Il a ajouté qu’il avait été séduit par leur étrangeté, par cette parole ancienne et pourtant formidablement contemporaine. C’est exactement ce que j’ai pensé en lisant Entre ciel et terre. L’histoire se déroule il y a un siècle, dans un village de pêcheurs en Islande. Aucun lien avec ma vie et pourtant les mots de l’auteur traversent le temps, traversent l’espace et font écho car les questionnements et les doutes de ses personnages sont universels. 

Dans ce village de pêcheurs, où la neige est encore présente en mars, le pharmacien vend aussi des livres :

« Les ouvrages sont tellement imprégnés de l’odeur des drogues que nous conservons ou recouvrons la santé rien qu’en les respirant, allez donc dire après qu’il n’est pas sain de se plonger dans les livres. »

Un livre est d’ailleurs central dans cette histoire, Le Paradis perdu de Milton. Sans vouloir rien dévoiler, ce poème épique va causer la mort d’un des personnages mais aussi sauver une vie.

Entre ciel et terre

La très bonne nouvelle est qu’Entre ciel et terre est le premier volet d’une trilogie et qu’il a écrit d’autres romans en dehors de cette trilogie. Je me réjouis de pouvoir retrouver à nouveau cette plume si poétique et mélancolique qu’il est difficile de ne pas noter tous les passages !

A lire absolument !!

Lors de la dernière édition du festival Quais du Polar, j’ai eu la chance d’être invitée à un huit clos avec l’auteur de polars islandais, Ragnar Jónasson. Plus je l’écoutais parler des paysages, de cette langue si poétique, du choix des titres de ses romans noirs, de ses personnages, plus j’avais envie de retrouver cette atmosphère et ce sol avec un nouveau titre de l’auteur. J’étais atteinte d’islandaisite aigüe ! Après Une sirène à Paris, ma seconde ordonnance littéraire concerne ainsi la Dame de Reykjavík .

Diagnostic : Vous rêvez de savoir prononcer correctement Snjór ou
Siglufjördur, d’admirer des aurores boréales et de vous baigner dans des sources chaudes ? Vous êtes aussi atteint(e)s d’islandaisite aigüe.

Posologie : Quelques pages tous les jours du dernier roman de Ragnar Jonasson, La dame de Reykjavík , en mangeant du skyr, sorte de faisselle islandaise.

J’avoue que j’étais un peu triste de quitter, Ari Thor, le personnage récurrent de Ragnar Jónasson mais finalement je me suis lancée dans la lecture de La Dame de Reykjavík . J’ai retrouvé la marque de l’auteur, sa façon de construire des intrigues comme des puzzles dont les pièces ne paraissent pas s’emboîter..jusqu’au dénouement final.

Hilda est une policière poussée à prendre sa retraite et qui veut résoudre une dernière affaire avant de partir. Ragnar Jónasson confie s’être imaginé toute sa vie avant cette ultime enquête. Il a construit une série à l’envers en empruntant des éléments aux personnes qui l’entourent (sa belle mère, mécontente d’être à la retraite).

Si avec ce titre, on quitte un coin perdu pour une grande ville, la nature (plutôt hostile) est toujours présente (et tant mieux !).

Pour ce portrait de femme à la fois forte et fragile, loin des stéréotypes, pour sa construction et pour sa fin pour le moins inattendue, menez l’enquête avec Hilda sur cette jeune demandeuse d’asile retrouvée noyée.

Si les symptômes persistent :
♦Lire la première série de Ragnar Jonasson ( Snjór /Sott /Mork/ Natt) qui se passe dans le village perdu de Siglufjördur

♦Admirer les photos de ce village présentes sur le site officiel de l’auteur et toutes prises par lui

♦Découvrir le récit de voyage en bande dessinée de Pénélope Bagieu (c’est pas tout récent mais à l’époque cela m’avait donné envie de partir pour l’Islande)

♦Préparer des snudur, un pain à la cannelle roulé et nappé de chocolat ou à défaut un roulé à la cannelle

Cerise sur le volcan, Ari Thor reviendra dans un nouveau volet qui devrait sortir en France en septembre. L’histoire se situera dans un golfe (qui donne le nom au titre Vik) près de la mer, avec des falaises très dangereuses, un phare et une seule maison. Au début de l’intrigue, quelqu’un va tomber d’une falaise. A suivre !

Les chroniques qui suivent ont été publiées sur Instagram. Pour que ces textes ne disparaissent pas et aient une durée de vie supérieure à quelques heures, je les publie à nouveau ici en espérant vous donner des idées de lecture. (pour la photo en Une, je m’étais amusée à chercher des livres assortis à mon poisson de Pâques).

C’est quoi le terrorisme ?

 

 

 
 

 
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Mes enfants ont grandi avec le terrorisme. Ils m’ont vu sidérée après le bataclan cette salle où j’étais allée écouter de la musique quand j’habitais à Paris. Ils m’ont raconté leur premier exercice de simulation d’attaque à l’école, chose que je n’ai jamais vécue. Comment en parler avec eux alors en dépassant les schémas les gentils et les méchants ?

Doan Búi répond à cette question dans C’est quoi un terroriste ? En tant que chroniqueuse judiciaire, elle a suivi le premier procès d’Abdelkader Merah (le frère du terroriste) et elle a alors été assaillie de nombreuses questions quant à son travail de journaliste. Cette bande dessinée est le moyen d y répondre tout en proposant un regard distancié sur un sujet lourd grâce aux dessins de Leslie Plée.

💪Les super pouvoirs de C’est quoi un terroriste ? 💪
♦️ Nous montrer de l’intérieur un procès historique avec ses lieux et tous ses protagonistes
♦️ Dépasser l’effroi et tenter non pas de justifier mais de comprendre (si le sujet vous intéresse je vous conseille Les revenants de David Thomson qui existe en poche)
♦️Suggérer l’horreur sans l’afficher (Leslie Plée utilise la couleur rouge pour traduire la tristesse et la colère de manière différente)

Et si vous ne connaissez pas Leslie Plée, je vous conseille Moi vivant vous n’aurez jamais de pause où elle raconte son expérience de libraire en grande surface.

Le nouveau

Peut être connaissiez vous Tracy Chevalier pour ses romans historiques et ses portraits de femmes ? Suite à une commande éditoriale (transposer un classique de Shakespeare dans le monde contemporain à savoir ici Othello), l’auteure opère un virage à 180 degrés avec Le nouveau.

Elle nous raconte en effet l’arrivée d’un jeune garçon noir, Osei, dans une école où il n y a que des blancs dans les années 70 à Washington (en reprenant les codes d’une tragédie, unité de lieu, de temps, nombre d’actes).
La société est vue à travers le prisme d’une cour d’école avec ses lois, ses règles tacites, sa hiérarchie.

Si la maturité intellectuelle et sensuelle des élèves m’a paru en décalage avec leur âge supposé (CM1/CM2), Le nouveau dévoile par les réactions que suscite l’arrivée de cet élève noir, les visages multiples du racisme ordinaire.

Quant à Dee, elle tombe sous le charme de ce nouveau et leur coup de foudre naissant donne lieu à des passages lumineux

« Quand Dee.-quel merveilleux hasard qu’elle aussi, on l’appela par la première lettre de son prénom– releva les yeux, Osei sentit son corps s’embraser. Elle avait les yeux marron : le brun clair et liquide du sirop d’érable. Pas le bleu qu’il avait vu dans tant de cours d’école, le bleu des ancêtres anglais, écossais, irlandais. Le bleu de l’Allemagne et de la Scandinavie. Le bleu des Européens du Nord venus s’installer en Amérique, qui avaient conquis les yeux bruns des Indiens et importés des yeux noirs d' »Afrique pour faire leur travail à leur place. »


Le nouveau suscite forcément des questions : est ce qu’un enfant est raciste parce que ses parents le sont ? Sur quoi le racisme repose ? On a souvent brandi la bêtise comme réponse mais aujourd’hui tout le monde va à l’école et Christine Taubira est comparée à un singe sur Twitter. Dans le nouveau, un enseignant sous le coup de la colère finit par lâcher « ils sont tous comme ça« . Est ce que de manière primaire l’être humain a peur de la différence ? 
Si on se doute que l’histoire va mal tourner, Tracy Chevalier instille une tension croissante et nous cueille avec une fin glaciale.

Une femme en contre-jour

 

 

 
 

 
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Il y a beaucoup de si dans le destin de Vivian Maier, beaucoup de questions et beaucoup moins de réponses. De son enfance sans amour et sans repères à la découverte fortuite de ses photos par un agent immobilier, il y a une telle dose de romanesque dans la vie de Vivian Maier qu’écrire sur elle pouvait être casse gueule. Mais c était sans compter la plume et la finesse d’analyse de Gaelle Josse.

💪 Les super pouvoirs d’une femme à contre jour ? 💪

♦Éviter les clichés et l’hagiographie face à une femme si complexe et peu ordinaire.

♦Éveiller la curiosité sur cette photographe dont j avais vu passer le nom et aller voir ses photos saisissantes d’humanité puis noter le documentaire, A la recherche de Vivian Maier, à son sujet.

♦Montrer qu’on peut avoir un immense talent et rester inconnue (et être célèbre sans talent particulier).

Si vous ne lisez pas ce roman, allez voir au moins ses photos d anonymes sur le site internet qui lui a été consacré. Elles saisissent un instant, une émotion avec une telle justesse qu’on a du mal à croire que l’œuvre de Vivian Maier soit restée totalement dans l’ombre de son vivant.

Retour à la terre

 

 

 
 

 
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Destination les Ravanelles où Monsieur Henri est toujours aussi silencieux mais n’est plus seul, où la veuve Lamortemont tente de se familiariser avec son téléphone portable, où M. Loupiot fait de la voyance et où Mariette attend un second enfant.

💪Les super pouvoirs de Retour à la terre 💪

🍃Installer une scénette et sa chute en seulement 6 cases
🍃Faire sourire et rire aussi bien avec des personnages atypiques qu’avec des questionnements existentiels avec un humour tendre et absurde
🍃Replonger le lecteur dans une série dont j ai savouré chaque volume avec la même complicité entre Ferri et Larcenet

L’empreinte

 

 

 
 

 
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Autobiographie ou journalisme, documentaire ou fiction, L’ Empreinte est un récit au croisement de tout cela. L’auteur se destine à une carrière d’avocat comme ses parents et est persuadée d’être une farouche opposante à la peine de mort jusqu’au jour où son chemin croise celui de Ricky Langley, un pédophile qui a tué un enfant. Alexandria Marzano-Lesnevitch pensait avoir mis sous le tapis ses traumatismes d’enfance, ils ressurgissent alors la poussant à écrire ce livre.. pour enfin dire ce qui a toujours été passé sous silence mais peut être aussi pour sauver sa peau.

◾J’ai pensé au film Les chatouilles où la mère se soucie (apprenant que sa fille a été abusée) avant tout du quand dira-t-on alors que dans l’empreinte, l’auteure écrit :

« ma mère m’a expliqué que je nuirais à la carrière politique de mon père [… ‘] Mon père a expliqué que je ferais souffrir ma mère. Ils m’ ont tous deux interdit d’en parler à ma grand-mère car ça lui ferait trop de mal et à mon frère. »

◾J’ai aussi pensé au film Grâce à Dieu où le silence de l’église est assourdissant.
◾Ce qu’on apprend, si jamais on en doutait, ce sont les empreintes que laissent les abus (le mot viol serait plus juste d’ailleurs) année après année : sur la santé, sur la vie sexuelle et sur les choix professionnels.
◾Ce que j’ai trouvé le plus intéressant dans ce récit ? Toute l’enquête sur la famille de Ricky Langley, tout ce qui concerne son enfance ;  le parcours d’Alexandria face à son passé et cet attrait inexplicable pour ce meurtrier (je fais de la psychologie de comptoir si j y vois une sorte de transfert ?)
◾J’ai moins aimé la dernière partie du livre quand l’auteure nous raconte en détails (trop pour moi) le procès et lorsqu’elle mélange la vie de Ricky et la sienne dans un même chapitre jusqu’à ce que je vois arriver la fin avec un certain soulagement.

Au delà de l’affaire et de l’enquête, L’empreinte est une réflexion saisissante et dérangeante sur les secrets de famille. 

J’ai aussi lu Une sirène à Paris, j’en ai parlé ici comme un excellent moyen d’enchanter son quotidien. D’ailleurs je suis en train de préparer un nouveau billet « livrothérapie ».

Et vous, qu’avez-vous lu le mois dernier ?

Si mes lectures depuis quelques mois sont très liées au Grand Prix des lectrices Elle, il m’arrive de faire quelques écarts. J’ai lu récemment deux bandes dessinés très différentes dont j’ai eu envie de parler ici :

Le dernier Lapon / Javier Cosnava-Toni Carbos

Une enquête policière au pays des aurores boréales

Le pitch : En Laponie, un tambour précieux pour le peuple Sami a été dérobé au musée qui venait de l’acquérir. La seule personne qui connaissait son histoire est retrouvée tuée et ses oreilles découpées. L’enquête est menée par Klemet, un policier Sami et Nina.

Ce que j’ai aimé :
♦ La façon dont sont dessinés les paysages de Laponie et en particulier les paysages de nuit. J’ai cru au début que c’était du noir et blanc avant de remarquer la couleur bleu de l’uniforme des policiers
♦ La « plume » du dessinateur Toni Carbos dans la façon dont il dessine tous les nez des personnages
♦ Le dépaysement qu’offre ce roman graphique : j’ai appris l’existence d’une police des rennes mais aussi des gumpis et des joïk
♦ L’intrigue qui mêle petite et grande histoire. A travers le vol du tambour, Le dernier Lapon brosse les difficiles relations entre le peuple Sami et les Norvégiens à travers les siècles.

Ce roman graphique est tiré du roman éponyme d’Olivier Truc que j’ai bien envie de lire maintenant !

Les improbablogies de Zoé Thouron

La science improbable…pour les Nuls

Le pitch : Faire comprendre ce qu’est la science improbable, c’est à dire interroger la méthode scientifique d’une façon incongrue et avec humour.

Ce que j’ai aimé :
♦ Les questions loufoques et saugrenues posées mais qui ont donné lieu à de vraies recherches scientifiques. Vous voulez des exemples ? Assis ou couché, dans quelle position étudier ? Pourquoi les hommes sont très prévisibles ? Est il possible de s’enivrer en immergeant les pieds dans de l’alcool ? (cette dernière question repose sur une légende urbaine danoise)
♦ Les questions spéciales cinéma : Peut-on vraiment briser un crâne avec une bouteille en verre ? Peut-on vraiment dissoudre un cadavre dans de l’acide en 20 minutes ?
♦ Si les expériences apparaissent pour le moins décalées, les dessins ne sont pas en reste !

Cet album Les improbablogies réunit une sélection de vraies recherches scientifiques compilées par Pierre Barthélémy, chroniqueur de science improbable pour le Journal Le Monde. J’imagine la discussion  » et toi tu fais quoi dans la vie ? » « Chroniqueur de science improbable » : )

Alors plutôt prêt(e)s à partir en Laponie ou à revêtir votre blouse blanche ?

« La justice a tranché », « décision de justice », « secret de l’instruction », « vice de procédure », la plupart du temps lorsque j’entends parler de justice, je me la représente comme un grande machine implacable, froide, sans visage. Dans Pirate n°7, la justice est au contraire incarnée, vivante, humaine car au delà de l’affaire qui est racontée, se dessine le portrait d’une avocate commis d’office. Cette dernière n’oublie pas son affaire en enlevant sa robe noire. Au contraire, pendant 4 ans, elle va porter à bout de bras la vie d’un jeune homme, ce pirate n°7.

pirate n°7

Peut-être a-t-elle outrepassé son rôle, franchi une frontière (je me demande si dans la formation d’avocat, des règles de « juste distance » entre client et avocat sont enseignées comme pour un psy et son patient) mais comment défendre avec force et conviction quelqu’un sans s’impliquer réellement à moins d’être dans un jeu d’acteur quasi schizophrène ?

Auprès de Fahram, je suis autre chose qu’un avocat. Certes, je le suis dans ses rapports avec l’administration pénitentiaire et les magistrats, c’est ainsi que je me présente, que je fais l’interface, mais entre nous, je deviens peu à peu, un substitut affectif et bientôt le témoin de son enfer.

Cette justice elle porte aussi le visage de Fahram. On aimerait le classer dans les méchants, les mauvais (il a attaqué, avec 6 autres somaliens, un navigateur français et sa femme en pleine mer), celui qu’on désigne par un numéro, un xsd (parce qu’il ne parle pas français ?).
Le priver ainsi de nom et de prénom n’est pas la première violence qu’on lui fait subir ?

xsd est la déshumanisation maximale de celui qui n’a pas de nom officiel dans une procédure pénale et dont le patronyme ne peut être appréhendé par l’autorité.

Revenant sur son parcours, Elise Arfi écrit :

Mes parents étaient médecins, et avocat, c’était tout de même nettement moins bien.

Plus j’avançais dans ma lecture, plus j’ai vu un lien évident entre ces deux métiers : la vie humaine est, dans les deux cas, en jeu.

Pirate n°7, à travers un cas particulier, pose des questions essentielles sur la prison, acceptée par la société comme unique solution de réparation.

Enfermer deux, trois, parfois quatre personnes, vingt heure sur vingt quatre, dans des cellules d’une dizaine de mètres carrés, sans hygiène ni intimité ne permet pas l’introspective, le retour sur soi, la repentance, dont on voudrait nous faire croire qu’ils donnent un sens à la peine.

Elise Arfi rappelle la surpopulation carcérale, l’état de délabrement, de manque d’hygiène de certaines prisons, le suicide de détenus (et le sentiment d’impuissance qui en découle). De temps en temps, la presse se fait l’écho de rapport alarmiste sur l’état de prisons françaises mais avez-vous déjà vu une mesure quelconque les concernant dans un programme électoral ?

Pirate n°7 est un cri, un immense cri face à l’injustice et un livre qui donne envie de crier de rage à son tour. Injustice sociale car Fahram est né dans le « mauvais » pays (la Somalie est un pays très pauvre), cela précipitera son destin. Injustice de traitement, Fahram devrait être jugé comme un mineur mais la justice s’entête à penser qu’il est majeur (s’appuyant sur des expertises qui s’écrouleront par la suite).

Non seulement on refuse à cet adolescent un prénom et un nom, mais sans lui demander son avis, au cours de sa détention provisoire, il subit une ablation de poumon. A partir de ce moment là, ses crises d’angoisse redoublent, ses délires cauchemardesques aussi. Fahram s’enfonce, il fait plusieurs tentatives de suicide, mais l’organisation pénitentiaire reste muette, ne répondant pas aux multiples lettres de son avocate. Le sentiment d’injustice, il naît aussi de l’indifférence moutonnière et bureaucratique de fonctionnaires.

Je me souviens que lorsque j’étais bibliothécaire, devant l’affolement de certains collègues dans certaines situations, j’avais coutume de dire, qu’il n’y avait pas, dans notre boulot, d’urgence vitale. Ici, si !

Lui qu’on aura traité d’un bout à l’autre comme une chose pour finir balancé comme un déchet.

Elise Arfi n’est pas avocate par hasard, le moins qu’on puisse dire est qu’elle a le sens de la formule. J’avais envie de noter une phrase sur deux et cela m’arrive très rarement (jamais ?) en dehors d’une fiction. Impossible de ranger Pirate n°7 dans ma bibliothèque et de passer à autre chose. J’ai pris une grosse claque en lisant cet essai découvert grâce au Grand Prix des Lectrices Elle.

Que devient Fahram aujourd’hui ? Peut-il vivre sans séquelles après cela ? La fameuse résilience permet-t-elle de s’affranchir du passé et d’apprendre à vivre sans entraves ni privations ?

Pirate n°7, Elise Arfi, Editions Anne Carrière.

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