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littérature islandaise

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Les coups de foudre littéraires vous y croyez ? Moi oui ! Ils sont rares, inexplicables, magiques et on ne les oublie pas. La dernière fois que cela s’est produit c’était avec le roman Ásta de Jón Kalman Stefánsson découvert dans le cadre du Grand Prix des lectrices Elle. J’ai tellement aimé ce livre que j’ai longtemps hésité avant de me pencher sur un nouveau titre. Je ne voulais pas ternir mon éblouissement. Et puis la curiosité l’a emporté comme toujours et j’ai ouvert le tout premier roman de cet auteur islandais traduit en France par Eric Boury (formidable traducteur !), Entre ciel et terre.

Entre ciel et terre

J’avais prévu d’aller écouter Jón Kalman Stefánsson aux Assises Internationales du roman et juste avant je me suis replongée replonger dans son univers si poétique et mélancolique avec Entre ciel et terre

Si le format de cette rencontre (dans un grand espace avec beaucoup de monde, ce qui enlève pour moi tout sentiment de proximité et de convivialité ) ne m’a pas convaincu, j’ai écouté chaque mot de cet auteur qui s’est révélé charmant, drôle et tout aussi poétique que dans ses romans. J’ai noté quelques uns de ses mots, quand il répondait aux questions de Gladys Marivat, journaliste au Monde. 

« Il n’y a aucune logique dans la vie. Les écrivains écrivent sur les êtres humains qui ne fonctionnent pas ou sur un monde imparfait. Si un jour le monde est parfait, on va tous mourir d’ennui. »

« J’espère un jour que je serai vieux mais je ne pense pas que je serai sage. »

« Le roman est une forme extraordinaire. Le roman est un poème, une pièce de théâtre, un journal intime, c’est du rap, du rock,  du rêve. » 

« Toute écriture essaie sans même le vouloir d’arrêter le temps.  Si je réussis à ralentir le temps, je peux raconter tellement de choses. J’essaie de faire d’un moment, une éternité. » 

« Un écrivain a plus que les mots. Il a l’espace entre les mots et parfois l’espace est plus important que les mots. »

« La mer en Islande offre et prend.  »

Jón Kalman Stefánsson nous a raconté alors que pour lui les marins étaient des héros comme Captain America ou Iron Man. A 16 ans, il a embarqué sur un navire de pêche et a été malade pendant 15 jours. Il a décidé alors qu’il ne serait pas héros mais écrivain.

Philippe Forest, autre écrivain présent à cette rencontre, a confié que ce qu’il aimait dans les livres de Jón Kalman Stefánsson est qu’ils échappent totalement au néo-naturalisme qui pèse aujourd’hui sur la littérature.

Entre ciel et terre

Il a ajouté qu’il avait été séduit par leur étrangeté, par cette parole ancienne et pourtant formidablement contemporaine. C’est exactement ce que j’ai pensé en lisant Entre ciel et terre. L’histoire se déroule il y a un siècle, dans un village de pêcheurs en Islande. Aucun lien avec ma vie et pourtant les mots de l’auteur traversent le temps, traversent l’espace et font écho car les questionnements et les doutes de ses personnages sont universels. 

Dans ce village de pêcheurs, où la neige est encore présente en mars, le pharmacien vend aussi des livres :

« Les ouvrages sont tellement imprégnés de l’odeur des drogues que nous conservons ou recouvrons la santé rien qu’en les respirant, allez donc dire après qu’il n’est pas sain de se plonger dans les livres. »

Un livre est d’ailleurs central dans cette histoire, Le Paradis perdu de Milton. Sans vouloir rien dévoiler, ce poème épique va causer la mort d’un des personnages mais aussi sauver une vie.

Entre ciel et terre

La très bonne nouvelle est qu’Entre ciel et terre est le premier volet d’une trilogie et qu’il a écrit d’autres romans en dehors de cette trilogie. Je me réjouis de pouvoir retrouver à nouveau cette plume si poétique et mélancolique qu’il est difficile de ne pas noter tous les passages !

A lire absolument !!

Allons droit au but : Asta m’a emporté, m’a chaviré, m’a bouleversé, j’ai eu si souvent envie de noter ses phrases, je l’ai dévoré et en même temps dégusté, je voulais connaitre la suite mais je retardais le moment de quitter les personnages crées 500 pages plus tôt.

De l’auteur Jón Kalman Stefánsson, pourtant assez connu, je n’avais rien lu et dès le départ j’ai été bluffée par son style, par sa plume (oui toujours et encore), par sa façon de construire son intrigue. Rien n’est linéaire, on saute d’un personnage à l’autre, d’une époque à une autre, d’un lieu à un autre comme si une tornade nous emportait. Au départ, je me suis sentie un peu déséquilibrée, inconfortable (face à une tornade c’est peut être normal) et puis cela m’a grisé.

Jón Kalman Stefánsson /crédit photo :DR

Asta : De quoi ça parle ?

Oui mais l’histoire me direz-vous, de quoi parle Asta ? Il n’est pas simple de résumer en quelques mots cette saga qui se déroule en Islande des années 50 à nos jours autour d’Asta (sans le a en islandais ce prénom signifie amour) et de Sigaldi son père ainsi que de tous ceux qui ont compté dans leur vie.

Asta raconte deux vies « ordinaires » dans le sens où les personnages principaux ne sont pas des héros ayant marqué l’histoire ou ayant accompli des choses qui l’aurait changée mais grâce au talent de Jón Kalman Stefánsson et de son formidable traducteur Eric Boury, elles deviennent extraordinaires. Leurs vies sont à la fois semblables aux nôtres et à la fois mille fois plus romanesques et cette dichotomie infuse tout le roman. Le bien et le mal, le sexe et la mort, le désir et l’amour, la raison et la folie.

Ce roman est tellement riche que j’ai l’impression que face à un festin, je suis en train de vous décrire chichement un misérable amuse bouche.

« La meilleure manière de contrer la mort c’est de se constituer des souvenirs qui, plus tard, auront le pouvoir de caresser doucement et d’apaiser les blessures de la vie. »

Et des blessures, ils en ont Asta, Sigaldi, Helga, Joseph. Celles liées aux rendez vous manqués entre un père et une fille, celles liées à l’incompréhension et l’incommunicabilité des sentiments, celles des amours impossibles et passionnés, celles des deuils.

Asta : mille et une raisons de le lire

Asta est une saga mélancolique qui m’a envoûté au fur et à mesure de ma lecture ; au fur et à mesure que Sigaldi -peintre en bâtiment victime d’une chute d’échelle et allongé sur le trottoir, incapable désormais de bouger- se remémorait des épisodes de sa vie ; au fur et à mesure que je découvrais les lettres écrites par Asta à celui qui partageait sa vie.

La lettre de Barcelone écrite par Joseph est comme un coup de grâce. Je me fais violence pour ne pas la recopier ici, tant j’ai aimé chacun des mots de cette déclaration d’amour à l’envers.

Asta est aussi une saga exaltante tant il y est question de poésie, du pouvoir de la musique, du rôle de l’écrivain par rapport à ses personnages (le narrateur apparaît ainsi lors de plusieurs chapitres) sans jamais tomber dans l’exposé. Au contraire Jón Kalman Stefánsson a le don de mêler idées et actions, sensations et images.

N’est ce pas la plus agréable sensation au monde ? Avoir hâte. Surtout lorsqu’il s’agit de retrouver une personne qui vous est chère. Alors, on se sent vivant.
On est vivant.
Puis il se passe quelque chose

Pendant la lecture d‘Asta, le cerveau bouillonne, le coeur bat plus vite. Asta est un livre qui ne ressemble à aucun autre et qui ne s’oublie pas.

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