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C’est un beau roman

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Je partage régulièrement mes lectures sur le blog depuis plus de 12 ans et depuis quelques mois sur un compte instagram dédié @bookaddictlyonnaise. Si vous n’avez pas bouclé vos cadeaux de Noël et que vous avez envie d’offrir un livre à un proche (acheté en librairie faut-il le préciser) et avec ce livre, quelques heures d’évasion, de vies par procuration, d’émotions, de frissons, de questions, voici 10 idées de livres à offrir à Noël. 

Pour ceux et celles en manque de soleil 

 Une saga guadeloupéenne mais sans rhum planteur et sans Francky Vincent. 

ici les chiens aboient par la queue
Là où les chiens aboient par la queue

Ce que j’ai aimé

Trois destins à travers lesquels on découvre une île, des personnages à la culture assez éloignée de la nôtre mais dont les questionnements sont universels. 
C’est drôle, c’est émouvant et je ne me suis pas ennuyée une seule minute ! 

Pour ceux et celles qui aiment les histoires apocalyptiques 

Koh Lanta mais sans les coups bas et les feux de camp 

10 romans à offrir à Noël
Dans la forêt 

Ce que j’ai aimé

L’inventivité de l’auteur pour nous raconter l’histoire de deux soeurs qui se retrouvent seules dans une maison dans la forêt sans électricité, sans essence, sans téléphone, sans internet.
Puissant, vibrant, sensuel retour à la nature ! 

Pour ceux et celles qui veulent s’envoyer en l’air 

Un voyage dans l’espace aussi drôle qu’instructif  

10 livres à offrir à Noël
Dans la combi de Thomas Pesquet 

Ce que j’ai aimé ? 

Avec Marion Montaigne, la science est compréhensible même par les esprits les plus littéraires et en plus elle est drôle.
Etre quelques mois dans la peau d’un cosmonaute !

Pour ceux et celles qui ont envie de rire 

Le monologue intérieur d’un anti-héros qui a connu l’E.M.T au collège 

Le discours de Fabrice Caro
Le discours 

Ce que j’ai aimé ? 

L’humour, les digressions et les jeux de l’auteur avec son lecteur (j’ai rarement ri autant en lisant un roman), le côté désespéré mais pas cynique du personnage principal. 
Lui c’est moi ! (souvent ). 

Pour les amateurs de coins perdus dans le froid 

Sott 

Ce que j’ai aimé ?

L’ambiance nordique de chaque « volet » de cette série islandaise (dont les autres volets sont Snorj, Natt, Mork), le plaisir de retrouver un personnage récurrent pas stéréotypé, la façon typique de l’auteur de construire ses romans comme des puzzles (au départ on ne voit rien et puis tout se dessine au final). 
Une fois commencé, difficile de le fermer ! 

Pour ceux et celles qui cherchent une histoire d’amour pas ordinaire

Love Story sans les violons ni la mièvrerie

Mon désir le plus ardent 

Ce que j’ai aimé ? 

Ce roman réussit le pari de parler d’un couple qui traverse le temps avec la maladie comme compagne sans pathos mais avec fougue, drôlerie, justesse. Les personnages sont très attachants et l’écrivain a le talent de faire naître des scènes inoubliables. 
A offrir avec au moins un paquet de mouchoirs.

Pour les accros aux séries

Une saga islandaise exaltante et mélancolique 

Asta

Ce que j’ai aimé ?

Sa construction, ses allers-retours dans le temps, son ambition, sa force, sa sincérité. 
Déstabilisant aux débuts puis impossible à lâcher ensuite. 

Pour ceux et celles qui veulent réviser les grands classiques 

Mieux qu’un profil de l’oeuvre, les grands classiques en bande dessinée

Avez-vous lu les classiques de la littérature ?

Ce que j’ai aimé ? 

Retrouver le coup de crayon de Soledad Bravi et son humour (elle joue à nous raconter l’histoire de grands classiques de la littérature avec le langage d’aujourd’hui).
Original et drôle. 

Pour les créatifs  

Un guide pour apprendre à dessiner des fleurs et à se recentrer

Doodling créatif 

Ce que j’ai aimé ?

Pas besoin d’avoir fait les Beaux Arts pour dessiner des fleurs, des bouquets, des motifs floraux avec ce livre. En plus, la répétition du même mouvement a un effet quasi hypnotisant.
Facile, ludique, relaxant.

Pour les amis des bêtes 

Une invitation à partager le quotidien des pandas 

Ce que j’ai aimé ? 

Apprendre plein de choses sur ces animaux au potentiel hautement sympathique et pouvoir les observer autant dans leurs sanctuaires que dans leur habitat naturel. 
Attention risques élevés de pousser des petits cris de mignonnerie.

Bonus 

Pour ceux et celles qui ont envie de croire que tout est possible

Le gang des rêves 
Culottées 
Amours solitaires 

J’ai choisi ces 10 livres à offrir majoritairement parmi les sorties récentes  mais n’hésitez pas à consulter la rubrique idée lectures du blog pour découvrir d’autres livres.

Et vous, allez-vous offrir des livres à Noël ? 

Allons droit au but : Asta m’a emporté, m’a chaviré, m’a bouleversé, j’ai eu si souvent envie de noter ses phrases, je l’ai dévoré et en même temps dégusté, je voulais connaitre la suite mais je retardais le moment de quitter les personnages crées 500 pages plus tôt.

De l’auteur Jón Kalman Stefánsson, pourtant assez connu, je n’avais rien lu et dès le départ j’ai été bluffée par son style, par sa plume (oui toujours et encore), par sa façon de construire son intrigue. Rien n’est linéaire, on saute d’un personnage à l’autre, d’une époque à une autre, d’un lieu à un autre comme si une tornade nous emportait. Au départ, je me suis sentie un peu déséquilibrée, inconfortable (face à une tornade c’est peut être normal) et puis cela m’a grisé.

Jón Kalman Stefánsson /crédit photo :DR

Asta : De quoi ça parle ?

Oui mais l’histoire me direz-vous, de quoi parle Asta ? Il n’est pas simple de résumer en quelques mots cette saga qui se déroule en Islande des années 50 à nos jours autour d’Asta (sans le a en islandais ce prénom signifie amour) et de Sigaldi son père ainsi que de tous ceux qui ont compté dans leur vie.

Asta raconte deux vies « ordinaires » dans le sens où les personnages principaux ne sont pas des héros ayant marqué l’histoire ou ayant accompli des choses qui l’aurait changée mais grâce au talent de Jón Kalman Stefánsson et de son formidable traducteur Eric Boury, elles deviennent extraordinaires. Leurs vies sont à la fois semblables aux nôtres et à la fois mille fois plus romanesques et cette dichotomie infuse tout le roman. Le bien et le mal, le sexe et la mort, le désir et l’amour, la raison et la folie.

Ce roman est tellement riche que j’ai l’impression que face à un festin, je suis en train de vous décrire chichement un misérable amuse bouche.

« La meilleure manière de contrer la mort c’est de se constituer des souvenirs qui, plus tard, auront le pouvoir de caresser doucement et d’apaiser les blessures de la vie. »

Et des blessures, ils en ont Asta, Sigaldi, Helga, Joseph. Celles liées aux rendez vous manqués entre un père et une fille, celles liées à l’incompréhension et l’incommunicabilité des sentiments, celles des amours impossibles et passionnés, celles des deuils.

Asta : mille et une raisons de le lire

Asta est une saga mélancolique qui m’a envoûté au fur et à mesure de ma lecture ; au fur et à mesure que Sigaldi -peintre en bâtiment victime d’une chute d’échelle et allongé sur le trottoir, incapable désormais de bouger- se remémorait des épisodes de sa vie ; au fur et à mesure que je découvrais les lettres écrites par Asta à celui qui partageait sa vie.

La lettre de Barcelone écrite par Joseph est comme un coup de grâce. Je me fais violence pour ne pas la recopier ici, tant j’ai aimé chacun des mots de cette déclaration d’amour à l’envers.

Asta est aussi une saga exaltante tant il y est question de poésie, du pouvoir de la musique, du rôle de l’écrivain par rapport à ses personnages (le narrateur apparaît ainsi lors de plusieurs chapitres) sans jamais tomber dans l’exposé. Au contraire Jón Kalman Stefánsson a le don de mêler idées et actions, sensations et images.

N’est ce pas la plus agréable sensation au monde ? Avoir hâte. Surtout lorsqu’il s’agit de retrouver une personne qui vous est chère. Alors, on se sent vivant.
On est vivant.
Puis il se passe quelque chose

Pendant la lecture d‘Asta, le cerveau bouillonne, le coeur bat plus vite. Asta est un livre qui ne ressemble à aucun autre et qui ne s’oublie pas.

D’habitude les livres que je n’ai pas envie de reposer mêlent petite et grande histoire, sont des sagas ou des romans choraux. Rien de tout cela avec Le discours de Fabrice Caro et même plutôt le contraire : unité de temps, unité de lieu, unité de décor, tout se passe dans la tête du personnage principal, le même jour, dans un même lieu, au cours d’un repas familial.

Le point de départ de l’histoire ? Une demande de discours à Adrien, le personnage principal et le narrateur, de la part de son futur beau-frère pour le mariage de sa soeur. Comme Adrien est plutôt un « looser » (dans lequel je me reconnais sur de nombreux points, je ne vous en ferai pas la liste )), l’idée de parler en public le plonge dans un grand désarroi, début d’un monologue intérieur qu’on imagine très bien façon stand up.

Adrien n’attendrait pas désespérément le SMS de sa petite amie Sonia, qui lui a imposé « une pause », son regard sur son environnement serait moins sévère. Mais là tout l’agace, tout le déprime et c’est très drôle (en tous cas pour moi).

Et je réalise tout à coup l’incongruité de ma ponctuation : pourquoi un point d’exclamation à la fin de bisous ? Pourquoi cet emballement soudain ? Ce point d’exclamation délivre un message inverse à celui souhaité : ce point d’exclamation est une demande, une supplique, un cri de douleur, il mendie une réponse, il quémande de l’amour, c’est de la ponctuation de genou à terre, il hurle Sonia, bordel, qu’est ce que tu fous ! Réponds-moi ! Tu vois pas que je suis malade de chagrin, que je n’y arrive pas sans toi, que tout est vide et fade et sans le moindre sens. Il se veut festif et léger mais il n’est que larmoyant et inquiet.

J’ai ri en repensant à mes cours d’E.M..T (sigle que seuls les gens de mon âge peuvent comprendre)). Pas de porte serviette à mon actif mais un vide poche assez informe fabriqué pendant le cours de poterie (on était très loin de Ghost pour celles qui ont fantasmé sur la scène des mains dans la glaise) que ma mère a gardé sur son bureau jusqu’à sa retraite.

J’ai ri quand Adrien lit l’horoscope de Marc Angel et interprète chaque mot, chaque phrase parce que je lis toujours mon horoscope en espérant qu’il ne m’annonce que des choses positives (décrocher la mission de mes rêves, faire tourner toutes les têtes autour de moi) tout en sachant pertinemment que toutes les Vierges de France et de Navarre ne peuvent pas vivre ce qui est résumé en un court paragraphe au même moment.

J’ai ri si souvent en lisant Le discours de Fabrice Caro que je me suis dit que cela arrivait rarement (hormis peut être avec de la BD), très rarement même. Alors non ce n’est pas une grande fresque, non cela n’est pas animé d’un grand souffle romanesque mais je suis arrivée à une période de ma vie où je profite de chaque minuscule moment de plaisir et en lisant Le discours, des minuscules moments de plaisir j’en ai eu plein. Je n’avais plus du tout envie de lâcher ce livre une fois ouvert et finalement ce qui m’importe le plus quand je lis, c’est le plaisir de lecture procuré plus que l’ambition du livre.

Fabrice Caro n’est pas sans me rappeler Philippe Jaenada. Il maîtrise très bien les digressions (si vous n’aimez pas cela, fuyez), tout en retombant toujours sur ses pieds. Il joue avec le lecteur en créant des références au début du roman qui reviennent et s’insèrent de manière naturelle dans d’autres scènes et c’est assez jubilatoire.

Le discours de Fabrice Caro aurait pu tomber dans un certain cynisme car il se moque de pas mal de conventions mais le roman fourmille de petits détails qui montre la tendresse sous le regard mordant.

La descente du « Mon cœur d’amour » à Adrien est une piste noire verglacée qu’on descend sur les fesses, sans pouvoir rien faire d’autre qu’attendre d’être en bas, passif et résigné.

Avant d’écrire ce roman, Fabrice Caro a été un auteur prolixe de bandes dessinées. Comme j’avais été enthousiasmée par Le discours, j’avais envie de lire plus de livres de cet auteur. J’ai commencé par Zaï Zaï Zaï Zaï, dans lequel le facteur identification est absent et l’humour beaucoup plus absurde. Cela dit, c’est souvent drôle alors en cas de blues hivernal, je vais me prévoir quelques doses de Fabrice Caro.

Et vous, quel est le dernier livre qui vous a vraiment fait rire ? 

 

 

Comme son titre le laisse supposer, l’image est centrale dans le dernier roman de Jérôme Ferrari, A son image. C’est un thème qui m’intéresse, encore plus lorsqu’il s’agit de photographie. Suis-je ce qu’on qualifie une photographe amatrice ? En tous cas je me balade rarement sans mon appareil photo et j’essaie d’observer les choses qui m’entourent pour capter le petit détail, la scène, la lumière.

A son image, s’ouvre sur la chute d’Antonia, personnage principal, dans un ravin alors qu’elle rejoignait sa famille dans un petit village corse. Ses funérailles sont l’occasion de raconter sa vie mais aussi les conséquences de sa disparition sur ceux qui restent.

Ce qui m’a frappé au fur et à mesure que je découvrais les longues phrases de l’auteur qui semblent s’enrouler autour de nous, lecteurs, c’est l’absurdité de la vie. Celui qui a offert à Antonia son premier appareil photo à 14 ans, son parrain (le seul qui n’a pas de prénom) est celui qui l’enterre. Elle, qui derrière son viseur, semblait protégée de la peur, n’a laissé derrière elle, aucune photo.

Antonia, en prenant des photos, voulait capter « la vérité », « sa vérité » mais l’auteur ne nous suggère-t-il pas à travers son destin (et aussi celui de deux photographes extérieurs à l’intrigue principale), l’absurdité de la photographie face à la mort ? Les choses existent-elles plus parce qu’on les a photographiées ? A une époque où les images sont en surabondance suffisent-elles à révolter, à éveiller les consciences ? Ne sont-elles pas indécentes quand le photographe préfère prendre une photo que tendre une main à celui qui souffre en face de lui ?

Antonia vivait dans un petit village de Corse, où tout le monde se connait. Enfant, elle est très vite fascinée par Pascal B, membre d’un mouvement indépendantiste. Quelques années plus tard, quand celui ci fait son premier séjour en prison, elle lui envoie régulièrement des lettres et des photos. Grâce à elle, le présent reste immuable :

« revoir aussi tout ce qui, grâce à elle, existait encore au moins sous forme d’images qu’il accrochait aux murs de sa cellule ».

Là encore l’absurdité est tapie. Au fil des années, au sein de ce mouvement indépendantiste corse, la lutte pour le  pouvoir devient plus importante que la lutte pour une cause. Ceux qui étaient hier des frères de combat, sont aujourd’hui des ennemis qui finissent criblés de balles.

Antonia rêvait d’ailleurs (elle partira en Yougoslavie) mais son travail de photographe consiste à immortaliser  des parties de pétanque et les conseils municipaux, de se limiter au plan large pour les articles de la presse locale.

Si j’ ai été plus hermétique à la liturgie très présente et fil conducteur du roman, j’ai aimé dans A son image ce portrait de femme qui s’affranchit des traditions, de la culture corse (en se mettant en couple avec Pascal B. elle n’existe plus que comme femme de..) et se bat pour être plus libre et se réaliser.

 

En matière de lecture, j’essaie d’être curieuse, ma participation au Grand Prix des Lectrices Elle m’amène à lire plus de documentaires qu’habituellement (avec le même défaut, pour moi, l’absence, souvent, d’une belle plume) mais je réalise que je ne prends jamais autant de plaisir que lorsqu’un écrivain m’embarque dans une histoire de famille ou une histoire de groupe d’amis sur plusieurs générations (la fameuse saga avec laquelle je vous bassine !). Avec Là où les chiens aboient par la queue j’ai été servie et en même temps pas complètement en terrain connu. Je lis beaucoup de littérature américaine, je me retrouve donc souvent sur le sol américain. Avec Là où les chiens aboient par la queue, je suis partie en Guadeloupe (et autant dire que j’ai lu peu-voire pas – d’histoires se passant là-bas) et j’ai découvert aussi le plaisir des expressions créoles au fil des pages.

J’ai été une fois en vacances en Guadeloupe il y a plus 15 ans, j’avais donc quelques images en tête des paysages et aussi de bons souvenirs en mémoire (l’atmosphère le soir chargée de bruits de crapauds et d’insectes, la nuit qui tombe d’un seul coup, la température idyllique de la mer pour une frileuse comme moi, les rhums arrangés du marché et les accras de morue à déguster avec..) mais je ne connaissais pas grand chose à l’histoire de la Guadeloupe.

C’est cette histoire dans les années 50/60 et cette culture qu’Estelle Sarah Bulle nous raconte à travers trois voix, Antoine, Lucinde et Petit Frère, trois frères et soeurs dont on suit le destin. Ce sont leurs mots, seul héritage de la famille Ezechiel, que leur nièce, une jeune femme née en banlieue parisienne (comme l’auteure Estelle-Sarah Bulle née de père guadeloupéen), capture au fil de leurs conversations.

Antoine, l’aînée, est celle qui a la plus forte personnalité, elle est incroyablement belle et fait en sorte, tout au long de sa vie, que rien n’entrave sa liberté. Elle est la première à quitter Morne-Galant (un endroit tellement à part que dans cet endroit « les chiens aboient par la queue » ) pour Pointe à Pitre et les pages où elle parle du marché, de ses odeurs, puis des hauts de Pointe à Pitre sont très réussies :

La municipalité laissait ce genre de trafic se développer sur tous les entours de la ville. Cela évitait au maire de construire des logements pour les pauvres. Les blancs et les mulâtres qui possédaient tout le centre ville laissaient faire aussi. Ils avaient ainsi disponible une main d’oeuvre grouillante, sans avoir à construite un pan de mur.

Elle connaîtra jusqu’à son arrivée en France en 1968 une destinée assez incroyable mais c’est sa nièce qui raconte une scène de racisme ordinaire à Créteil et l’absence de modèles antillais à l’époque.

Petit Frère, le personnage qui m’a le plus ému dans sa quête de la seule photo de sa mère, évoque aussi le regard des métropolitains sur les antillais :

Je dirais qu’en métropole, nous sommes devenus noirs vers 1980, à partir du moment où avoir du boulot n’est plus allé de soi.

L’histoire de Là où les chiens aboient par la queue à la fois loin de nous avec des traditions et des croyances, une société hiérarchisée selon les nuances infimes de couleur de peau, l’essor du commerce des Caraïbes, une langue propre (« Travailler dans son lolo »  » un cousin un peu dek dek » ) et universel (rapport aux parents, rapport entre frère et soeur, histoire d’amour, double culture). C’est à la fois drôle et émouvant. On ne s’ennuie pas une seule minute et en refermant Là où les chiens aboient par la queue se dresse un tableau de la Guadeloupe, vivante, rebelle et bien loin des clichés.

 

La vraie vie, quand on est une fille de 10 ans et qu’on habite une maison avec quatre chambres dont une chambre des cadavres, avec derrière le jardin le bois les Petits Pendus et pas loin le labyrinthe des voitures cassées comme terrain de jeu, ressemble à un conte qui effraie les enfants. Quand en plus, dans la famille, le père a tout d’une bête féroce, la mère d’une amibe et que le petit frère, suite à un terrible accident, est devenu mutique, le conte devient cauchemar.

La vraie vie serait-ce celle qui recommencera quand cette fille aura réussi à remonter le temps comme dans le célèbre film. Alors elle retrouvera le rire de son petit frère Gilles et leurs jeux ensemble.

A moins que La vraie vie ce soit celle qu’elle sent naître et palpiter dans son ventre en grandissant, mélange d’élan vital dont dépend sa survie et d’éveil sensuel lié à son corps qui change.

La vraie vie c’est peut être aussi celle qu’elle choisit en luttant pour ne plus être une proie. Elle s’enfuit de ce foyer pire qu’étouffant dès qu’elle peut pour prendre des cours de physique quantique avec le professeur Pavlovic. Elle savoure tous les instants passés en compagnie de La Plume et du champion de karaté car ils lui offrent cette douceur, cette légèreté qu’elle n’a pas chez elle.

Des histoires de violence conjugale ont déjà noirci bien des pages. J’ai pensé pendant ma lecture à ce livre jeunesse qu’en tant que jeunes parents on lit un jour aux enfants pour leur expliquer la colère. Comme dans Grosse Colère,  le père est rouge de colère, submergé, emporté, incontrôlable. J’ai pensé aussi au film très fort et juste  Jusqu’à la garde, pendant lequel je me suis cramponnée à mon fauteuil jusqu’au générique de fin alors qu’il n’y a pas un coup, pas une goutte de sang.

 

Pourtant ce roman est atypique et unique. La force de ce livre, pour moi, tient à l’extraordinaire travail sur la langue, à la façon dont l’auteure, Adeline Dieudonné,  convoque les mots pour faire naître sous nos yeux de lecteur des images d’une puissance saisissante (tellement marquantes qu’elles m’ont valu un réveil en pleine nuit le cœur battant ).

J’avoue que je n’étais pas particulièrement emballée par l’idée d’une histoire racontée par le prisme d’un enfant. Pourtant tout en évitant les écueils liés ce point de vue (la mièvrerie et une certaine naïveté qui m’agacent dans certains romans), j’ai compris que c’était bien plus qu’un exercice de style ou une contrainte que ce serait donnée l’auteur pour corser l’écriture. Cette fille puis jeune fille arrive en effet à nous faire ressentir l’atmosphère irrespirable dans lequel baigne son foyer où chacun est suspendu à la moindre réaction du père, guettant dans chacun de ses gestes ou mimiques le signe d’une prochaine crise de violence.

Dans un souffle à peine audible, il a dit : « C’est ça que tu appelles saignant ? ». Ma mère est devenue si blanche qu’on aurait pu penser que tout son sang était parti dans l’assiette de mon père.

Comme elle, on oscille entre incompréhension (comment un père peut-il voir sa propre fille comme une proie ? comment sa mère peut vivre dans une telle situation ?) et volonté de comprendre.

Tout ce qu’elle pouvait espérer c’était que toute la colère de mon père sorte en cris. Enfin c’était plutôt des rugissements. Sa voix éclatait, elle bondissait hors de sa gorge pour aller dévorer ma mère. Elle la découpait, la mettait en pièces pour la faire disparaître. Et pour ça, ma mère était d’accord. Disparaître. Et si les rugissements ne suffisaient pas, les mains venaient aider. Jusqu’à ce que mon père se vide complètement de sa colère. Ma mère se retrouvait toujours par terre, immobile. Elle ressemblait à une taie d’oreiller vide. Après ça, on savait qu’on avait quelques semaines de calme devant nous.

Pour un premier roman, Adeline Dieudonné avec La vrai vie, a frappé très fort.

 

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