C'est un beau roman

Une vie comme les autres : chronique bouleversante de l’amitié masculine

J’ai débuté l’année 2018 à New York avec une bande de copains que j’ai suivi pendant plus de 30 ans. Je m’attendais avec Une vie comme les autres à un roman choral. Au début, j’ai eu un peu mal à m’y retrouver dans les personnages, non pas qu’ils soient 20 mais parce qu’on est plongé au cœur de leur vie, dans leurs petites habitudes (se retrouver dans un resto asiatique qui fait buffet parce que ce n’est pas cher et qu’ils sont étudiants et fauchés alors qu’à chaque fois l’un deux est malade après) sans véritable présentation.

Au fur à mesure de ma lecture, j’ai glané des informations sur chacun d’eux et chacun d’eux s’est peu à peu matérialisé dans mon esprit : JB l’artiste, né de parents haïtiens, élevé uniquement par des femmes (sa mère, sa tante, sa grand mère); Malcom « oreo » selon ses amis (un père noir, une mère blanche), qui vit encore chez ses parents à 27 ans avant d’intégrer un cabinet d’architecture; Willem, qui a vécu à la campagne avec ses parents suédois dans une ferme et qui est toujours soucieux de son frère handicapé; Jude, qui va aménager avec Willem dans le sud de Manhattan dont on devine peu à peu qu’il a un lourd passé.

Le roman fait plus de 800 pages mais on a toujours envie d’avancer dans sa lecture parce qu’il transparaît très rapidement que Hanya Yanagihara (je vais avoir du mal à le prononcer son nom) aime ses personnages. Quand je les ai quitté, j’ai ressenti exactement la même chose qu’en visionnant le dernier épisode de la série Six Feet Under : je ne me faisais pas à l’idée que c’était fini une bonne fois pour toutes et que je n’aurais plus de leurs nouvelles (il y a d’ailleurs d’autres similitudes avec la série mais comme à chaque fois que je parle de livre, j’ai peur de trop en dire).

Comme je l’écrivais plus haut, je m’attendais à un roman choral. Or peu à peu le personnage de Jude, dont on apprend au fil des chapitres des pans du passé, devient central. Peu à peu, ce sont à travers ses rapports avec lui que l’on voit  et revoit Willem, Malcom, JB mais aussi Andy, Harold, Richard entre autres (les femmes sont peu présentes dans ce roman).

On peut s’interroger sur le titre de ce roman, Une vie comme les autres (A little life en version originale) car la vie de Jude est tout sauf une vie comme les autres. L’auteur suggère-t-elle que malgré toutes les atrocités que notre héros a subies enfant et adolescent, il n’aura de cesse de tenter de vivre comme les autres à travers ses études, sa carrière, ses amis. A moins que cela fasse référence au fait que Jude s’obstine à se présenter aux autres comme quelqu’un d’ordinaire cachant tout ce qu’il peut cacher, ne voulant jamais rien dévoiler de son passé, éludant les questions.

Alors forcément comme les amis de Jude, on veut savoir pourquoi il ne peut pas marcher sans boiter, pourquoi il a des crises qui le paralysent, pourquoi il se scarifie et au fil des chapitres, on souffre avec ce personnage principal, on souhaite ardemment que les fantômes de son passé ne le tourmentent plus autant et qu’il ose se confier pour, peut-être, se libérer. On aimerait croire qu’une nouvelle page peut enfin s’écrire pour lui, entouré de gens bienveillants, on aimerait croire à la fameuse résilience, on aimerait croire que l’amour que tous lui porte sera suffisant à effacer tout ce qui est inscrit dans son corps et son esprit depuis longtemps.

Non seulement Une vie comme les autres est un bouleversant roman sur la force de l’amitié et de l’amour, non seulement Une vie comme les autres nous plonge dans la tête d’un héros tourmenté mais il nous questionne sur la tolérance à la douleur, sur notre degré d’empathie, sur l’euthanasie, sur ce qu’est une vie « réussie ».

Parfois je me disais que l’auteur allait trop loin dans la noirceur, dans le « pas de chance » (mais n’y a t il pas de personnes qui répètent les mêmes scénarios de vie?). Comme si l’insupportable ne pouvait pas être réel, l’histoire regorge pourtant de contre-exemples.

J’ai eu le sentiment de reprendre mon souffle dans les rares moments de répit offerts à Jude, je n’ai pas pu m’empêcher de verser des larmes (degré d’empathie 100%). Ambitieux, sombre et bouleversant.

Et vous, quelle est votre première lecture de l’année 2018 ?

7 Comments

  1. Comme je le disais cette semaine sur mon blog, ma première lecture 2018 a été « Mille soleils » de Nicolas Delesalle, mais elle sera visiblement moins marquante que la tienne!
    Merci en tout cas pour ton avis sur ce roman qui me fait penser au livre « Les Intéressants », de Meg Wolitzer, qui m’avait beaucoup plu!
  2. Jean-François Victor Reply
    Plongé dans ce volumineux ouvrage, j’ai beaucoup aimé votre critique sur Babelio et vous remercie de donner votre éclairage particulièrement pertinent. A vous lire.
  3. tu m’as donné envie de le lire et je l’ai acheté samedi.
    Commencé hier soir, j’ai hâte d’avancer. Je sais pas pourquoi mais j’aime bien les histoires d’amitié un peu comme dans l’amie prodigieuse. (d’ailleurs j’attends sa sortie avec hâte)
  4. Pingback: Vero : mes premiers pas et impressions sur la dernière appli sociale

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