C'est un beau roman

Le dernier gardien d’Ellis Island de Gaëlle Josse

En mettant un pied sur Ellis Island, j’ai pensé très vite au dernier film de James Gray, The Immigrant (j’aime beaucoup ce réalisateur et si ce film n’a pas eu de bonnes critiques à sa sortie, il m’a marqué en particulier pour les magnifiques images de la fin). Je me suis même demandée si l’auteur n’avait pas écrit son livre, imprégnée par le film avant de voir dans les dernières pages qu’elle en a commencé l’écriture en septembre 2012 (le film de James Gray est sorti en salles en novembre 2013), après avoir passé plusieurs heures en tant que touriste sur l’île.

Si l’écrivain précise que les traits de caractère qu’elle prête à ses personnages sont fictifs, j’aimerais savoir ce qu’il en est de certains détails. Faisait-on réellement monter des escaliers aux immigrants pour juger rapidement de leur santé et écarter tout de suite les moins costauds? marquait-on d’une croix ceux qu’on classait en quelques regards dans la rubrique des malades mentaux ? Là voilà bien écornée l’image de l’Amérique, terre d’accueil, tant on a l’impression que les hommes sont traités comme du bétail et tant le ticket d’entrée est cher.

Une fois débarqué sur cette île, loin des siens, déraciné, après une traversée dans des conditions souvent épouvantables mais sûrement plein d’espoir d’une vie meilleure, il faut se soumettre au feu des questions, 29 (certaines ont plus qu’un air de ressemblance avec celles posées dans les avions …je me suis toujours demandée qui répondait oui, à part quelqu’un qui a des idées suicidaires, à la question êtes vous un terroriste ? ), posées avec un zèle sans faille par les fonctionnaires américains.

J’ai pensé aussi au beau film Welcome, l’histoire de ce jeune garçon kurde, qui s’entraîne à la natation pour rejoindre l’Angleterre à la nage depuis les côtes françaises et qui y laissera sa vie. Je sais bien que l’on ne peut pas accueillir toute la misère du monde comme le rappelait Michel Rocard, mais quand je lis que dans le port de Calais, le mur existant va être doublé et surmonté de fils de fer hérissé de lames coupantes, je me demande où est passée notre humanité.

Mais ne croyez pas que ce livre soit un essai historique ou un pamphlet contre la politique d’immigration américaine. Le dernier gardien d’Ellis Island est le récit d’un homme, qui, alors que l’île va fermer, se rappelle tout le pan de sa vie qu’il a passé sur Ellis Island (île située à New York et qui était l’entrée principale des immigrants aux Etats Unis de 1892 à 1954 ). Pendant 45 ans, il a vu passer des hommes, des femmes, des enfants, il a veillé à ce que tout fonctionne sur ces lieux où le temps n’existe plus et a été un rouage essentiel dans le processus de sélection. Ce dont il se souvient d’abord ce sont les deux histoires d’amour tragiques qu’il a vécues imprégnées d’une douleur et d’une tristesse toujours aussi vivace bien des années après.

Une hyperactivité professionnelle permet-elle d’éluder toutes les questions gênantes sur son comportement ? aujourd’hui, condamné soudain à l’inactivité, le dernier gardien d’ Ellis Island est forcé de se regarder en face et de tenter de comprendre pourquoi il n’a jamais réussi à quitter cet endroit par bien des aspects inhospitalier. Jusqu’à la dernière page et au rebondissement final, on a l’impression de « héros » englués dans des situations qu’ils subissent plus qu’ils choisissent …on n’est bien loin du rêve américain mais c’est tout aussi prenant.

J’ai rencontré là à ce moment-là une étrange ironie du sort, ou une déroutante manifestation de la théorie de la relativité : persécuté parce que trop peu communiste, trop critique envers un système aveugle et brutal, trop peu communiste pour pouvoir rester dans mon pays, et en même temps bien trop communiste pour être accueilli en Amérique, où ce mot terrifie jusqu’au plus ignare et au plus indifférent de la chose publique des hommes de la rue. Approcher un songe et le voir s’évanouir sous ses yeux, alors qu’il demeure dans le réel à portée de main, est une étrange expérience. Pour Esther et pour moi, la Porte d’or demeurera à jamais une herse d’acier.

 

8 Comments

  1. J’ai beaucoup aimé ce livre qui m’a moi aussi fait penser à « The Immigrant ». Comme toi, je suis curieuse de savoir quels sont les faits réels et ceux inventés. Je me renseignerait peut-être sur le sujet un jour. J’ai trouvé ce roman très crédible sur la manière dont se déroulaient les faits, on est vraiment plongés dans l’ambiance du lieu. Même si j’aurais aimé que le texte soit un peu plus étoffé, c’a été bonne lecture.
    • tout à fait d’accord quant à l’ambiance bien rendue et moi aussi c’est le genre de livre qui me donne envie d’en savoir plus sur Ellis Island

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